Société

Les métiers anciens : futur de la Sicile ? 

Article publié le 30 mars 2017
Article publié le 30 mars 2017

Pour faire face à la crise, la Sicile a trouvé une solution : repenser les métiers d'autrefois. Paradoxe dans nos sociétés saturées par les réseaux sociaux et les nouvelles technologies ? Plutôt un espoir. Celui d'offrir aux Siciliens des opportunités pour lutter contre un destin qui les éloignent toujours un peu plus de leur région natale. 

Les derniers chiffres de la Commission européenne font peine à voir. 57,9%, un taux de chômage des 15-24 ans record pour la Sicile, qui figure parmi les mauvais élèves en Europe. Aux faiblesses structurelles de l’économie sicilienne (retard technologique et manque d’infrastructures) sont venues s’ajouter les conséquences de la récession économique mondiale. Cette dernière a particulièrement touché les deux principaux secteurs d’activité de l’île : le commerce et le tourisme. Résultat de cette double crise ? Une dégradation des conditions de travail, une augmentation de la précarité et un niveau des salaires toujours plus bas.

Face à cette situation, l’initiative de la Confédération des artisans de Sicile fait figure de petite révolution. La coopérative s'est donné pour objectif de créer des opportunités d'emploi en Sicile même. Le projet, appelé Shoeshine 2.0, propose de former 16 candidats à la profession de cireur de chaussures. Métier anachronique à l’ère digitale ? Ou solution pour faire revivre, de l’intérieur, la belle île italienne? 

    Repenser les métiers d’antan  

« J'ai reçu quelques critiques sur Facebook : plusieurs personnes m’ont demandé pourquoi, à l’ère des réseaux sociaux, je m’étais portée candidate à un métier si ancien. » De petite taille, cheveux décolorés, énergie démesurée, Marilisa semble avoir le sens des affaires. À 21 ans, la jeune femme originaire de Trente (nord-est de l’Italie) a décidé de tenter l’aventure : se former au métier de cireur de chaussures. Alors que certains y verraient une opération suicide pour un métier en voie de disparition, Marilisa pense au contraire que c’est « une grande opportunité, dans un pays économiquement mort qui coupe les ailes aux jeunes ».

Tout comme dans le cas de Marilisa, l’initiative de la Confédération des artisans de Sicile a reçu un accueil mitigé, entre enthousiasme et polémique. « Cette opportunité est le miroir de la faillite de l'État », « voilà où vont finir nos diplômés » : plusieurs critiques ont abondé sur les réseaux sociaux et autres forums. Pourtant, le projet participe d’une tendance plus générale de revalorisation des métiers dits anciens. Barbier, forgeron, tisserand, tonnelier, vannier : autant de professions qui rencontrent à nouveau le succès. Concernant le cirage de chaussures, cette pratique trouve un écho dans plusieurs pays occidentaux. En France, deux sociétés («les Cireurs» et «ShoeX-press.com») proposent cette prestation, principalement dans des centres d’affaires tels que la Défense à Paris. Au Royaume-Uni, elle correspond même à un service de luxe, offert par certaines grandes entreprises à leurs employés.

Plus qu'un simple renouveau, les métiers d'antan connaissent une véritable modernisation. Et les nouvelles technologies apparaissent comme la clé pour réhabiliter ces professions. Dans le cadre du projet Shoeshine 2.0 par exemple, les cireurs de chaussures bénéficieront des outils modernes, téléphones portables et réseaux sociaux. À terme, la coopérative souhaite développer une application, par laquelle les clients pourront localiser leur cireur de chaussures préféré dans Palerme. Cette évolution ne va pas sans problème : dans une Sicile encore en retard sur le plan digital, tous les clients auront-ils un smartphone ? Les personnes âgées sauront-elles utiliser ces nouveaux outils ? Plusieurs questions en suspens, mais qui ne semblent pourtant pas décourager les candidats au projet Shoeshine 2.0. Leur motivation va bien au-delà : représenter le futur d’une profession, mais aussi et surtout d’une région en voie de désertion.

« Construire son futur est trop difficile à Palerme »

Le phénomène n’est pas nouveau : la Sicile connaît depuis le 19ème siècle une forte émigration. Aujourd’hui, 10 000 Siciliens par an quittent leur région natale. Cependant, contrairement aux vagues précédentes, l'émigration actuelle concerne une main-d’oeuvre qualifiée : des chercheurs, des intellectuels, des diplômés du supérieur. Un phénomène nouveau décrit par le journaliste Sergio Nava comme la « fuite des cerveaux italiens ». Clientélisme, dévalorisation des diplômes, difficulté pour trouver un emploi, autant de raisons qui motivent les Siciliens à migrer d’abord vers le nord du pays puis à l’étranger.

En réaction à ces problèmes, la Confédération des artisans de Sicile compte bien changer la donne. Elle a ainsi sélectionné des profils ambitieux, pouvant une fois la formation terminée développer leur activité en Sicile. Ces auto-entrepreneurs favoriseraient la création d’entreprises et leur mise en réseau. La Confédération voit les choses en grand : pourquoi ne pas étendre l’activité des futurs cireurs de Palerme à l’Italie entière ? Développer un « savoir-faire sicilien » exportable dans le reste du pays ? Comme le souligne Nunzio Reina, président de la Confédération, « il n'est pas exclu de voir des cireurs de chaussures au sein des magasins Louis Vuitton ». Ainsi, en plus de cours pratiques sur le métier de cireur, la formation inclut des aspects plus entrepreneuriaux tels que des conseils juridiques ou un partenariat avec de grandes marques du secteur.

Cependant, les futurs auto-entrepreneurs resteront-ils en Sicile pour développer leur activité ? Marilisa, elle, a fait son choix. « Construire son futur est trop difficile ici, à Palerme. Je souhaite gagner un peu d’argent pour faire des études. J'ai l'intention d'obtenir un diplôme pour réaliser mon rêve : créer mon entreprise à Milan. »

Travailler pour gagner sa vie dignement

Au contraire de Marilisa, Fabrizio souhaite rester à Palerme. Après un diplôme en science politique, le jeune homme n’a pas trouvé de débouchés professionnels. Pour autant, bien loin d’une voie de repli, la formation de cireur de chaussures représente à ses yeux un défi. « Aujourd'hui nous avons besoin de nous remuer, de travailler sérieusement pour gagner quelque chose. Je crois en ce projet et souhaite travailler à Palerme. Ma vie est ici et je ne veux pas l’abandonner. »  Vincenzo, 30 ans, partage cet avis. Après plusieurs années dans le monde de l’immobilier, ce diplômé en prothésiste dentaire s’est porté candidat à l’offre de la Confédération des artisans de Sicile. Vincenzo cherche par ce projet à « travailler pour vivre dignement. Nous avons besoin de travailler, déclare-t-il, une pointe de rage dans la voix. L’État devrait nous garantir un travail, ce qui n'est pas le cas aujourd'hui ».

Cette revendication d’un travail digne se retrouve chez de nombreux jeunes siciliens. Elle apparaît comme la condition sine qua non pour rester au pays. Au-delà de simples débouchés économiques et professionnels, l’émigration sicilienne repose aussi sur la recherche d’un nouveau mode de vie. Comme le souligne le chercheur Antonello Petrino dans un article publié par Slate, les jeunes valorisent d’autres dimensions : la possibilité d’offrir une bonne éducation à leurs enfants, de faire du sport ou encore d’aller à un concert. Plus que la croissance économique, la Sicile nécessite un climat général favorable à l’épanouissement professionnel et personnel de « ses enfants ». La formation de cireurs de chaussures offre-t-elle ces possibilités ? Elle ne pourra résoudre les problèmes de la région à elle seule. Cependant, à l'instar d'autres initiatives, elle a peut-être le mérite d’une volonté : celle de briser le statu quo pour offrir un futur à la Sicile et aux jeunes siciliens.