Société

Le 'Z-6PO' de la défense nord-américaine

Article publié le 23 mai 2007
La Russie considère le bouclier antimissiles américain déployé en Pologne et en République tchèque comme une menace. L’Europe pourrait devenir le terrain d'une confrontation mondiale si elle n'est pas maître de sa défense aérienne.

Moscou a très mal accueilli la décision du président tchèque Vaclav Klaus et de son Premier ministre Mirek Topolanek de donner un accord de principe à Washington pour la construction sur le territoire de la République tchèque d'une base radar intégrée au bouclier antimissile américain. Si l'on ajoute au tableau, les pourparlers en faveur de l'indépendance du Kosovo, encouragés par les Etats-Unis mais contestés par Moscou, les Américains semblent vouloir s'imposer stratégiquement en Europe.

« La cible principale des armes antimissile nord-américains est la Russie », s’est alors insurgé le chef de l'etat-major russes, Yuri Baluyevsk. En mai dernier, Condoleezza Rize, la secrétaire d'État aux Affaires étrangères américaines, se rendait au Kremlin pour rassurer Vladimir Poutine, affirmant que l'objectif principal du bouclier antimissiles est de protéger l'Europe de possibles attaques de la part de l’Iran.

De son côté, Franz Josef Jung, le président du Conseil des affaires extérieures de l’UE, a récemment proposé que le « bouclier soit étendue en direction du Sud de l’Europe, car le danger ne vient pas de l’Iran mais du terrorisme » islamiste, très actif au Maghreb.

Cette crainte est partagée par Daniel Keohane, chercheur au think tank de l'European institute for security studies, pour qui « malgré la menace évidente émanant du Proche-Orient –comme les avions kamikazes-, d'autres territoires très proches et potentiellement dangereux existent comme l'Algérie. ».

Alors le doute est permis : l'Europe est-elle vraiment maître de sa sécurité aérienne face aux éventuelles attaques sur son territoire ? Javier Solana, haut responsable de la Politique européenne de sûreté et de défense, soutient que « les institutions communautaires doivent débattre avec transparence du sujet du bouclier antimissiles américains ». Les pays non membres du dispositif déployé par les Etats-Unis pourraient ainsi se sentir discriminés ou non protégés.

Une compétence qui relève de l’OTAN

Depuis les attentats du 11 septembre 2001, pour lutter contre le terrorisme international, les Etats-Unis et l'OTAN ont renforcé leur présence militaire au Proche-Orient, un sujet de préoccupation constant pour Moscou et Pékin. L'OTAN qui entend déployer une dizaine de missiles intercepteurs et un radar ABM sur le territoire européen d’ici à 2012, pourrait s’attirer les foudres d’autres organisations de défense régionales.

La Chine et la Russie ont d’ores et déjà commencé à effectuer des exercices militaires conjoints, « pour combattre le terrorisme et résoudre des crises régionales », selon les termes de Vladimir Moltenskoi, général russe. Consultations politico-militaires et manœuvres terrestres, maritimes et aériennes sont ainsi prévues dans le cadre de l'Organisation de coopération de Shanghai (OCS).

Née en 1996, l’organisation regroupe la Russie, la Chine, le Kazakhstan, le Kirghizstan , l'Ouzbékistan et le Tadjikistan, plus quatre membres observateurs (Inde, Iran, Pakistan et Mongolie). Bien qu'il n'existe pour l’instant pas d'intention officielle de transformer l'OCS en un bloc militaire, les projets de retrait des Etats-Unis et de l'OTAN en Irak et en Afghanistan remettent en question ce principe de non intervention. Si les troupes occidentales se retirent, il est probable que l'OCS verra son influence augmenter en cas d’éventuels conflits en Asie. En supposant que l’Iran se joigne à l'OCS et jouisse de sa protection, les Occidentaux pourraient subir d’éventuelles attaques de Téhéran.

Selon le chercheur Keohane, « comme nous ne savons pas ce qui arrivera en Irak, en Afghanistan ou en Iran durant les 10 prochaines années, il faut envisager toutes les possibilités, le bouclier antimissile peut être une force de dissuasion.»

«Le débat », ajoute t-il, « n'est pas technique, puisque l'utilité des armes est certaine, mais bien politique. La Russie et la Chine doivent coopérer sur beaucoup d'aspects économiques avec l’Occident [55% des exportations russes sont en direction de l’UE] et l'Inde est très indépendante. Il sera difficile de se mettre d’accord sur une organisation militaire ».

L'UE : territoire américain ?

Dans cet imbroglio géopolitique, l'UE a du mal à s’afficher comme un acteur significatif et indépendant. Un récent rapport publié par le ministère espagnol de la Défense considère que « l'UE ne convaincra jamais les Etats-Unis qu'elle est un partenaire politique de premier plan si elle n’es pas capable de mettre en place une politique communautaire de sécurité et de défense commune ».

La spécificité européenne se limite ainsi aux opérations de maintien de la paix et selon Keohane, « le rôle actuel de l'UE comme acteur global n'est pas crédible ». « Dans une situation de guerre, l'appui des Etats-Unis serait indispensable », poursuit t-il. « Les troupes européennes ne disposent pas des infrastructures élémentaires comme la logistique, l'interopérabilité et le transport ».

Le scandale des vols secrets de la CIA et l’utilisation abusive de l’espace aérien européen par les services secrets américains a mis en évidence « une faille dans la communication et une erreur qu'il faut rectifier pour que continue la coopération entre l'Europe et les Etats-Unis ». L’Europe apparaît comme quantité négligeable : elle n’a d’ailleurs pas été invitée à un tour de table sur les armes antimissiles que les Etats-Unis et la Russie comptent mener à partir de septembre 2007.