Société

« Le populisme, c'est de la propagande »

Article publié le 22 mai 2017
Article publié le 22 mai 2017

Petit-fils d'un commandant nazi surnommé « Le boucher d'Auschwitz », Rainer Höss a décidé de consacrer sa vie à une lutte acharnée contre toutes les formes d'extrême droite. À l'orée de la sortie de son livre, L'Héritage du commandant, il nous explique les dangers de la montée des nationalismes et de la menace populiste en Europe. Peut-être un peu mieux que les autres. 

cafébabel : Vous n'avez pas connu votre grand-père, le bourreau d'Auschwitz. Arrivez-vous cependant à appréhender cet héritage ?

Rainer Höss : Grandir en tant que petit-fils d'un meurtrier de masse, dans une famille profondément engagée idéologiquement, est bien sûr un héritage dont on ne veut pas. J'aurais préféré avoir un grand-père jardinier ou prisonnier, je serais aujourd'hui « de l'autre côté » et j'aurais moins de problèmes. Mais je pense que j'ai réussi à créer un changement, au moins au sein de ma propre famille, chez mes enfants.

cafébabel : Vous êtes pâtissier de formation. Vous souvenez-vous du moment précis où vous vous êtes dit qu'il fallait que vous vous engagiez ?

Rainer Höss : Non, ça s'est fait de manière plutôt inconsciente. Je pensais toujours à mes enfants. À les protéger et à ne pas accepter cet horrible fil rouge, cet endoctrinement au sein de ma propre famille. Je suis devenu père assez jeune, à dix-sept ans. Et je savais déjà à l'époque que mon fils ne devrait pas avoir de contact avec mon père. J'ai voulu lui épargner la peur et je ne voulais pas qu'il vive les mêmes choses que moi. Puis les choses se sont enchaînées. Ce que je fais et la manière dont je le fais, n'a jamais été secret. 

cafébabel : Cela n'énerve-t-il pas parfois vos enfants de vous voir constamment revenir sur le sujet ? Cela ne fait pas qu'attirer encore et toujours l'attention sur votre famille ?

Rainer Höss : Non. Mes enfants ont réussi à prendre du recul avec tout cela. Et quand on leur pose des questions sur leur père, ils disent : « Oui, et alors ? Ça te pose un problème ? Tu es un fasciste ? Ça devrait t'intéresser, ce qu'il fait ». L'aînée de mes petites-filles a 15 ans et elle m'a dit un jour : « Papi, quand tu prendras ta retraite, je continuerai tout ça ». Un grand-père ne peut pas recevoir une plus grande récompense que celle-là. Là, je me dis que j'ai bien fait mon boulot.

cafébabel : Vous critiquez le travail de mémoire des Allemands. Y a-t-il un risque pour que notre histoire soit enterrée dans le passé ?

Rainer Höss : On l'a en grande partie oubliée. Ça m'énerve de voir les cours classiques dispensés dans les écoles, où l'on expédie l'histoire de l'Holocauste en six heures. Mais on n'en a pas encore terminé avec tout cela, quand on voit comment les choses évoluent en Europe. Je suis gêné par toute cette légèreté. Et chaque fois que j'entends « C'est bon, c'était il y a 70 ans », c'est comme s'il n'y avait plus de nazis.

cafébabel : Quand on qualifie des partis tels que l'AfD en Allemagne ou le FN en France « de populistes de droite », le terme vous semble-t-il approprié ?

Rainer Höss : Le populisme, c'est pour moi une part de propagande. Et la propagande est quelque chose de négatif car elle n'a qu'un seul but : exclure un groupe ou plusieurs groupes. Je pense que même si on utilisait des termes plus pointus, une grande partie de la population ne les comprendrait pas parce qu'ils n'ont pas été confrontés au problème. Je travaille depuis quelques temps sur Oradour (le massacre d'Oradour-sur-Glane par les Waffen-SS en 1944, ndlr), voilà un bon exemple. J'ai reçu des appels de Français qui ont dit ne pas être impliqués du tout. La mise à nue du Front National commence par le simple fait que les gens ne voient pas vraiment les choses quand cette dame (sic) entre en scène. On ne voit apparaître que son prénom : « Marine ». Pas de Le Pen, rien qui n'a affaire avec le Front National. Mais chacun sait que toute la famille est, surtout son père, facho, d'extrême-droite et négationniste. Elle aussi, quand on voit ce qui a été dit au Mémorial de la Shoah. Elle s'est juste assouplie.

cafébabel : Les Français appellent cette évolution la « dédiabolisation ». Marine Le Pen a coupé les ponts avec son père. Ne pensez-vous pas que l'on puisse renoncer à ce passé ? Vous avez vous-même renoncé à l'idéologie de vos ancêtres.

Rainer Höss : Elle devrait alors changer de parti. Entre elle et moi, il y a des différences abyssales. Je suis authentique, elle non. Je défends quelque chose, et je me prends des coups pour ça. Mais on ne se débarrassera pas de moi aussi facilement, je suis comme une vieille manie. Cette dame essaie de cacher sa mentalité derrière un beau rideau bleu. Je le remarque aussi chez l'AfD : personne ne va vraiment regarder le programme de ce parti ou ne pose des questions qui mettront cette femme dans l'embarras. Que se passerait-il si une Le Pen, une Petry (ex-chef de l'AfD, ndlr) ou un Wilders (leader de l'extrême droite hollandaise, ndlr) parvenait au pouvoir ? Il arriverait la même chose qu'en Turquie avec Erdoğan. La démocratie deviendrait une vraie dictature, une entreprise gérée par un seul homme qui dirige tout le pays selon son bon vouloir. Tout comme en Corée du Nord.

cafébabel : Juste après les élections en France, on remarque une sorte d'acceptation, alors qu'on faisait face à une énorme révolte il y a 15 ans. Ne sommes-nous pas en train de nous habituer à cette éclosion d'idées de droite ?

Rainer Höss : Je pense que le sujet a été écarté et que c'est l'ignorance qui règne. C'est l'égoïsme qui revient au premier plan. Et tout ça est lié à la politique. On n'y voit plus de vent nouveau. En France, on en est encore à sortir les théories qui ont marqué le passage au 21ème siècle. Mais Macron semble être un jeune homme innovateur. Il se bat aussi pour ses principes, même quand il s'agit de sa femme, âgée de 24 ans de plus que lui. Il ne se cache pas.

cafébabel : Les jeunes ont pourtant plutôt penché pour le vote extrême au premier tour. Que souhaitez-vous transmettre à ceux qui se sentent exclus de la société ?

Rainer Höss : Tout d'abord, il ne faut pas se décourager, ne pas jeter l'éponge. Il y a bien assez de possibilités pour interroger les choses et avoir un oeil critique. Les jeunes remettent même en cause l'utilisation de leurs smartphones. Mais bizarrement, on n'en reste là. On sait ce que l'on veut comme voiture, comme femme, comme maison, mais on ne sait pas ce que l'on veut comme orientation politique. Ce que l'on veut pour son propre pays. Il faut écouter son instinct, aller voir plus loin que le bout de son nez, observer les faits et ne pas se laisser guider par un esprit grégaire. On doit essayer de fuir la masse, c'est-à-dire de se distinguer. C'est comme ça que ça marche.

cafébabel : Comment les jeunes peuvent-ils s'engager davantage contre l'extrême-droite ?

Rainer Höss : Nous avons créé sur Facebook la plateforme Footsteps, où l'on explique l'histoire contemporaine en la replaçant dans le contexte actuel. Nous voulons parler aux jeunes. Et je ne pense pas être le vieux croûton auquel on s'attend. Je n'ai pas peur d'aller directement vers les démagogues. Même en Suède, des jeunes de 15 ans sont venus me voir pour que je tourne un clip avec eux. Ils voulaient faire autre chose qu'un film classique de campagne. Ils m'ont expliqué leur projet, ont réussi à m'embarquer avec eux, et le succès obtenu leur a donné raison. Je suis super fier de ces jeunes parce qu'il ont fait preuve de courage. Nous avons fait reculer le parti d'extrême-droite suédois SD de plus de 8 %. Aboutir à des consensus, jeter des ponts... Voilà exactement ce à quoi j'aimerais arriver.

cafébabel : Certaines critiques vous reprochent de faire commerce de vos histoires de famille. Qu'avez-vous à répondre à cela ?

Rainer Höss : Qu'est-ce que je pourrais répondre à ça ? Il y a tout simplement des gens qui sont réfractaires à l'éducation et qui essaient d'imposer leurs idées à d'autres. Mais ils ne réussiront pas. On m'a déjà donné pour mort il y a quelques années, et je suis encore là. Je grandis moi-même avec cette mission. Et le plus beau dans tout ça, c'est que d'autres personnes grandissent avec moi. J'ai déjà créé une nouvelle génération d'activistes au sein de ma propre famille. Celui qui affirmera le contraire est un imbécile. Ma fille est mariée avec un musulman. Je trouve ça génial. Le multiculturalisme dans une ancienne famille nazie ! Mariages mixtes, sang et tout le toutim, j'ai tout cassé !

cafébabel : En Allemagne aussi, on voit fleurir la satire autour de la thématique du Troisième Reich, un phénomène relativement nouveau. Trouvez-vous cela acceptable d'aborder un drame historique avec humour ?

Rainer Höss : Tous les moyens sont bons pour éduquer les gens. Certaines personnes n'aiment pas trop la matière brute et préfèreront la voir avec humour. Böhmermann (animateur satirique, sorte de Yann Barthès allemand, ndlr) a fait des trucs super là-dessus. Mais on voit tout de suite les réactions : qui se sent galeux se gratte. Erdoğan a aussitôt réagi, parce que cette vérité ne lui plaisait pas. Moi-même, j'ai dû apprendre avec les survivants. Ils sont super sarcastiques et ont un incroyable sens de l'humour noir sur le thème de l'Holocauste. Au début, j'avais honte. Mais aujourd'hui, j'y arrive aussi.

cafébabel : L'Allemagne est vue par ses voisins comme le pays leader, mais elle est aussi méprisée, moquée et admirée. Quel rôle l'Allemagne doit-elle endosser dans le contexte européen actuel et à l'échelle mondiale ?

Rainer Höss : Après le national-socialisme, les Allemands sont apparus comme le phoenix qui renaît de ses cendres, ils ont prouvé qu'ils pouvaient se relever, malgré tous les problèmes que peut avoir le pays. Particulièrement avec la crise des réfugiés en ce moment. Je viens du Bade-Wurtemberg, et nous étions les premiers à accueillir 12 000 enfants traumatisés. L'extrême-droite n'a pas sa place dans la région, nous n'avons pas de Pegida.

cafébabel : L'AfD est pourtant une force politique assez forte dans le Bade-Wurtemberg...

Rainer Höss : Il y a beaucoup de frustrés. Selon moi, l'AfD va imploser. Je ne me fais pas de souci. Sauf si d'autres populistes d'extrême-droite arrivent au pouvoir en Europe, Farage avec le UKIP (dont il a quitté la présidence après le Brexit, ndlr), Orbán en Hongrie - ces loups déguisés en agneaux. Avec Le Pen, là je vois une grande colère arriver vers nous. Une colère qu'on ne pourra pas ravaler, je pense.

cafébabel : En comparaison avec d'autres pays d'Europe, l'extrême-droite en Allemagne est plutôt faible. Mais avec l'AfD et Pegida, nous assistons depuis quelques années au réveil d'idéologies racistes. D'où vient ce nouveau patriotisme ?

Rainer Höss : Je dis toujours à mes élèves que Dieu aime les imbéciles, car il peut en faire ce qu'il veut. On ne pourra jamais se débarrasser de la thématique du fascisme ou du national-socialisme dans le monde, ça nous poursuivra toujours.

cafébabel : Mais peut-on ainsi traiter d'imbéciles tous ces électeurs ? Ne devrait-on pas prendre au sérieux les doutes au sein de la population ?

Rainer Höss : Quand je vois les gens défiler avec leurs coiffures et que j'écoute ce qu'ils disent, j'aimerais bien répondre : « Assieds-toi un peu ou bien viens avec moi à Auschwitz ». J'ai déjà connu tant de rencontres de ce genre. On n'a pas le droit de mettre de côté les problèmes. Je me suis aussi confronté aux problèmes de ma famille, dans toutes leurs formes, couleurs et facettes. Et je suis toujours vivant. Je ne voudrais pas faire autre chose. Ce travail de mémoire est devenu mon métier.

cafébabel : Vous avez ce travail de mémoire dans la peau. Il y a quelques années, vous vous êtes fait tatouer une étoile de David. Pouvons-nous voir ce tatouage ?

Rainer Höss : Non, c'est privé. (Il rit). De toute façon, il fait trop froid ici à Paris. Ce tatouage montre mon respect envers les survivants qui m'ont accordé leur confiance. Ils ne m'ont pas jugé à l'avance à cause de ma famille et mon origine. Et j'ai voulu trouver une manière d'honorer ces personnes. Évidemment, je pourrais leur offrir un porte-bonheur, mais je voulais laisser quelque chose derrière moi, même après leur mort. Leur donner la sensation de continuer à vivre. Ce n'est pas pour montrer que je suis tenace, ce truc est vraiment seulement pour ces trois survivants et pour moi. Ça représente notre union, notre communauté. Nous ne sommes plus petit-fils de nazis ou victimes. Ils m'ont même adopté au sein de leurs propres familles. Ça motive. J'espère qu'ils vivront aussi longtemps que possible. Car ils sont la seule forteresse que nous avons encore face aux négationnistes comme Le Pen ou Orbán (sic). Ils sont des témoins visuels. Quand ils ne seront plus là, on reverra surgir toute cette merde.

__

Lire : Rainer Höss  - « L'héritage du commandant » (Notes de Nuit/2016)