Société

Le palliatif contre l'amiante : du journalisme détergent

Article publié le 23 juillet 2010
Article publié le 23 juillet 2010
Au début, ce n'était qu'un réseau social créé à Turin en Italie pour rassembler des informations utiles à la réalisation du documentaire Le grand procès de l’amiante : La neige même en été. Mais le tout s’est mué en une enquête participative sans précédent, en lice pour le prix Ischia du journalisme 2010.
Véritable média social international, Asbestos in the dock a mis la lumière sur un procès inédit en Europe... Et risque de faire du bruit dans tous les pays où les ravages de l''amiante continuent de sévir.

Niccolò Bruna et Andrea Prandstraller sont les metteurs en scène du documentaire Le grand procès de l’amiante : la neige même en été, un drame judiciaire qui raconte le procès contre la multinationale de l’amianteEternit. Traînée en justice dans le plus grand procès jamais organisé sur l’amiante actuellement en cours à Turin (Italie), l’entreprise est accusée de « désastre criminel et de manquement aux mesures de sécurité et de précaution ».

Alors qu’il n’était encore pas sûr que le procès ait vraiment lieu, Niccolò a pensé ouvrir un réseau social au nom de l’Association des Familles des Victimes de l’Amiante (AFEVA) de Casale Monferrato : Asbestos in the dock, l’amiante à la barre. « L’histoire du procès est une histoire collective, explique Niccolò, une histoire où beaucoup de personnes prennent part à l'information, et à travers leurs témoignages, complètent le récit des victimes. L’idée de départ était de faire un rapport hebdomadaire sur l'évolution du procès, mais aussi de recueillir des informations utiles au documentaire ». Quelques protagonistes du film, dont la sortie est prévue début 2011, comme Niccolò et Andrea, se sont d’ailleurs rencontrés grâce à Asbestos in the dock.

Le 6 avril 2009, le jour de la première audience préliminaire devant le GIP pour le procès contre Eternit, de nombreuses associations étrangères manifestaient à Turin

Justice et réseau social

Beaucoup de ceux qui suivent attentivement le sujet de l’amiante habitent loin de Turin et de l’Italie. Ce sont des activistes anti-amiante, souvent de grands experts en la matière, qui participent à la moindre occasion au forum, commentent et diffusent des photos et des vidéos. « Les membres, continue Niccolò, s’inscrivent aussi pour se reconnaître dans le procès. Ils ne veulent pas seulement être informés mais participer activement. Un réseau social était ainsi plus adéquat qu'un site. » Il y a également des journalistes et des avocats mais ils représentent un peu moins de 10% sur les 137 membres originaires de 25 pays. D’après Asbestos in the dock, ce sont des utilisateurs de 80 nationalités diverses : quelques contacts sont natifs du Costa Rica, où réside actuellement le magnat suisse Stephan Schmidheiny qui, avec le baron belge Jean-Louis Marie Ghislain de Cartier de Marchienne, est le principal accusé du procès de Turin, qui a débuté le 9 décembre 2009. Présents pour la première fois à la barre, il n’y a pas seulement des directeurs de simples usines ou des cadres intermédiaires de l’entreprise, mais le maximum de représentants d’une multinationale riche et très puissante.

L'amiante a été brevetée par des Autrichiens dès 1901. Ce matériau provoque des maladies mortelles« Asbestos in the dock, site écrit en anglais, a réussi à mobiliser des personnes que les médias traditionnels n’auraient pas touchées, parce que sur un fait aussi spécifique, leur couverture se limite au jour de l’ouverture du procès. » Pour Niccolò, il existe « la possibilité qu’une information différente, venue du bas, participe et atteigne une qualité et une couverture plus grande. La force d’Asbestos in the dock est de s’occuper d’un sujet spécifique et local, qui suscite cependant un intérêt international. Les grands médias s’intéressent au côté spectaculaire, et non à la partie essentielle. Mais à Turin, c’est un procès qui peut devenir un événement capital concernant la responsabilité sociale des entreprises : c’est une question symbolique qui est plus importante que le procès lui-même. »

À lire aussi : « Procès Eternit : l’Europe se protège contre l’amiante » sur cafebabel.com

Une conviction primée par la nomination à la XXXI édition du Prix Ischia international du Journalisme 2010, pour la session « Blog de l’année » : Asbestos in the dock est l’un des neufs blogs candidats, qui ont pu être élus par des lecteurs avertis.

Le fil conducteur qui a guidé Niccolò, depuis l’idée du documentaire jusqu’à la création du réseau social, a été la visibilité de la question de l’amiante : « La récompense représente une possibilité promotionnelle pour l’amiante, pour l’AFEVA, et sûrement aussi pour notre documentaire. Le point de vue de départ est celui de quelqu’un qui s’indigne d’une injustice économique et sociale, mais c’est aussi la volonté de trouver, dans un problème aussi complexe, les raisons de toutes les parties. » Dans des endroits où l’amiante est encore utilisée, il y a bien sûr l’intérêt économique des industries, mais aussi le besoin social de soutenir des communautés de citoyens et de travailleurs. Au Brésil, par exemple, dans l’état de Goias, à Minaçu, se trouve la plus grande mine d’amiante d’Amérique et il n’existe aucune autre alternative économique et sociale aux extractions de ce matériau... Si tant est qu'elle est effectuée à l’aide de moyens technologiques plus sûrs, de manière à diminuer les risques pour la santé des travailleurs et des citoyens.

Au Brésil, Niccolò et Andrea ont recueilli les voix de ceux qui travaillent encore avec l’amiante, et maintenant ils projettent de se rendre en Inde, grâce aux contacts obtenus par le biais d’Asbestos in the dock. Un petit réseau social qui risque de soulever un problème mondial.

Photo: Une : Orin Zebest/flickr; Asbestos in the Dock.