Société

Le crowdfunding en Europe : emporté par la foule

Article publié le 7 janvier 2013
Article publié le 7 janvier 2013
En période de crise, la culture et les médias sont les premiers à passer à la trappe. Pourtant, grâce à plusieurs plateformes de crowdfunding, le secteur des médias et de la création trouve un nouvel élan. Panorama du crowdfunding en Europe.

En Europe, les caisses de la culture et de l’économie de la création sont vides. Fermetures de journaux, licenciement de journalistes, partout les économies nécessaires mettent à mal l’art et la culture. Les événements gratuits et les téléchargement sont légion : les projets innovants échouent, faute de financement, ou sont considérés comme sans intérêt d’un point de vue économique, parce que non rentables. Plutôt que de proclamer l’arrivée de la grande dépression, les jeunes créatifs se tournent de plus en plus vers les plateformes de crowdfunding pour rassembler le capital de départ dont ils ont besoin.

Que ce soit pour un casque à vélo pliable, un site de porno à des fins de bienfaisance, une plateforme journalistique pour la créativité dans les banlieues françaises, ou encore l’album de la chanteuse préférée de Valeria, Amanda Palmer : la méthode de micro-financement, considérée au départ comme alternative, tombe à pic pour répondre aux besoins des artistes, développeurs, musiciens, organisations humanitaires et bien d’autres.

L'objectif initial de 100 000 dollars a été multiplié par 12 grâce aux crowdfunders.

Quand l’État ne peut plus aider, c’est donc la société qui paie, ou la Crowd (foule). Et avec succès : un film tiré de la série télé allemande Stromberg a par exemple réussi à collecter un million d'euros en l’espace d’une semaine pour se financer. Le marché des plateformes de crowdfunding, en croissance constante depuis deux ans, pourrait donc être le modèle d’avenir du financement de la culture. Mais ce mode de fonctionnement est-il réellement pérenne ?

Financement en épi

Financement boule de neige, levée de fonds, financement 2.0, financement collaboratif ou même financement en épi : les synonymes ne manquent pas pour décrire le phénomène. Ce qui se cache derrière est assez simple. Le créateur commence par présenter son projet à des soutiens convaincus, issus de sa liste de contacts personnels, qui virent un ou deux euros au profit du projet. En gros, l’initiative provient d’abord du cercle des proches, car un projet ne peut pas se financer tout seul. Le bouche à oreille et les réseaux sociaux sont ensuite indispensables à la réussite du projet de financement. Petit à petit, une somme suffisante apparaît, et rend le projet visible sur la plateforme.

Dans son documentaire, Les naufragés de l’Evros, la petite société Marul Production veut suivre le parcours de trois migrants à la frontière entre la Grèce et la Turquie. Sur la plateforme française KissKissBankBank, les créateurs ont chiffré la somme requise à 1 200 euros. Car le projet était déjà en partie financé. Il ne manquait que les coûts du voyage et les frais liés à la location d’une voiture, à l’hébergement, et à l’embauche d’un traducteur sur place. Leur projet est d’ores et déjà totalement financé. Au total, 34crowdfunders permettront donc à Martine et Ulysse de faire leur voyage. Les contributions qui arriveront dans les 22 jours restants viendront s’ajouter à la caisse.

Un projet de crowdfunding amorçé par deux étudiants français en école de journalisme, Martin et Ulysse.

Contrairement au don, les crowdfunders ne repartent pas les mains vides. En fonction du montant à récolter, les contributeurs reçoivent des contreparties originales. En général, les porteurs de projets ne touchent leur argent que lorsque l’objectif financier est atteint. Si ce n’est pas le cas, les financeurs sont remboursés.

Crowdfunding européen

Il existe aujourd'hui une multitude de communautés de crowdfunding à travers le monde. Toutefois, ce mode de « mini-financement » est confronté à un énorme problème de communication – en général au détriment des plateformes de niche. Ces dernières ont souvent des difficultés à dépasser les frontières locales ou nationales, et à rassembler une foule sur des plateformes nationales et des thèmes transversaux – c’est le cas de Startnext.de en Allemagne, Verkami.com en Espagne, Eppela.com en Italie, Wefund.com en Grande Bretagne et MyMajorCompany.com en France.

A l’instar de Kickstarter et Indiegogo aux États-Unis, de plus en plus de plateformes soutiennent également des projets de dimension internationale, comme par exemple le site multilingue Ulule, installé à Paris, ou la plateforme italienne Kapipal. Ces derniers proposent des projets internationaux, en plus des projets régionaux et nationaux. Pour les utilisateurs, la principale difficulté reste toutefois l’implication des crowdfunders : le projet doit être pensé, écrit, communiqué, suivi, et finalement réalisé. Au cours de ce processus, ce n’est pas un éditeur que le créateur a sur le dos, mais une foule entière.

« Il est assez facile de couvrir tout un pays, avec une seule page, une seule langue (...)mais il est bien plus difficile de couvrir de manière satisfaisante l’Europe entière »

Kickstarter, le géant américain du crowdfunding – qui a financé, depuis son lancement en 2009, plus de 70 000 projets, avec un taux de réussite de 40 % – a fait son entrée sur le marché anglais en octobre 2012. Alexandre Boucherot, co-fondateur d’Ulule, reste malgré tout détendu : « Il est assez facile de couvrir tout un pays, avec une seule page, une seule langue et un seul système de transaction – comme c’est le cas de Kickstarter aux États-Unis. Mais il est bien plus difficile de couvrir de manière satisfaisante l’Europe entière, en raison de la diversité des langues, des habitudes de paiement en ligne et des cultures du mécénat. »

Monopole, je te vois venir !

Pour David Röthler, juriste et conseiller en médias sociaux et projets financés par l’Union européenne, le succès d’un projet de crowdfunding dépend surtout de l’attractivité du projet et de la capacité de mobilisation de la communauté. La plateforme concernée, et son éventuelle dimension thématique ou régionale, ne jouent qu’un rôle de second plan. A long terme, il estime qu’il faudra malheureusement compter sur une monopolisation du phénomène. « Il n’y a pas de concurrence possible face à Google, Amazon ou eBay. »

Photos : Une (cc)Incase./flickr, Texte: Amanda Palmer, courtoisie de ©kickstarter, Les naufragés d'Evros, courtoisie de ©kisskissbankbank; Vidéos P-Lux (cc)PlaceLux/YouTube, (cc)Ulule/YouTube