Société

Lampedusa : mer de tragédie, île de solidarité

Article publié le 4 avril 2014
Article publié le 4 avril 2014

Dans un climat d’impuissance et de désespoir, la solidarité s’est installée sur l’île de Lampedusa. Face à un afflux croissant de migrants africains, les habitants se sont organisés et ont créé un système de « protection sociale » pour répondre aux besoins des nouveaux arrivants. Et rien ne semble arrêter les courageux insulaires qui n'ont qu'à « les regarder dans les yeux pour comprendre ». 

Lam­pe­du­sa, Ita­lie. 2011. « Les rues semblent être pa­vées d’êtres hu­mains plu­tôt que de béton. Un en­fant de 10 ans frappe à ma porte. Je lui donne du lait chaud et des bis­cuits. Mais alors que la porte se re­ferme sur lui, je me de­mande où il va. Je souffre à l’idée que mon aide ne soit que pas­sa­gère. » An­to­nella Raf­faele, ré­si­dente af­fli­gée, dé­crit avec force la si­tua­tion son l’île ita­lienne en 2011, où en l’es­pace de trois mois, plus de 18 000 mi­grants d’Afrique du Nord ont dé­bar­qué sur les côtes en marge du Prin­temps arabe

De­puis des an­nées, la pe­tite île de Lam­pe­dusa, en Mé­di­ter­ra­née (mais plus proche de l’Afrique que de son Ita­lie na­tale) semble être la des­ti­na­tion pri­vi­lé­giée des vagues de ­mi­grants afri­cains fuyant la pau­vreté, la guerre ou la per­sé­cu­tion. Ils voyagent à bord de barques en bois de for­tune, sur­peu­plées, prêtes à cou­ler . Avec à peine 5 000 ha­bi­tants, l’île est de­ve­nue l’une des prin­ci­pales « portes d’en­trée » en Eu­rope. L’une des plus fra­giles aussi. Les flots de mi­grants ne cessent d’ar­ri­ver de­puis 2011Ce­pen­dant, en oc­tobre der­nier, 360 d’entre eux ont perdu la vie à moins d’un ki­lo­mètre de Lam­pe­dusa, sou­le­vant la ques­tion de l’im­mi­gra­tion dans l'Eu­rope en­tière.  

« on offre Un verre de lait mais que se passe-t-il après ? »

De­puis plus d’une dé­cen­nie, l’île as­siste à une forme de so­li­da­rité ci­toyenne pro­fonde et fra­gile. Les ha­bi­tants ont im­pro­visé un sys­tème de « pro­tec­tion so­ciale » à des­ti­na­tion des im­mi­grants, tou­jours plus nom­breux. Après être pas­sés par l’unique centre d’im­mi­gra­tion de l’île, des­tiné à ac­cueillir près de 300 per­sonnes en deux jours (un chiffre très in­fé­rieur au nombre de nou­veaux ar­ri­vants ces der­nières an­nées), les im­mi­grants sont en­suite lais­sés à leur propre sort dans les rues de Lam­pe­dusa. Sales, ef­frayés, nos­tal­giques, seuls, confus et loin de leur pa­trie : c’est alors que se ma­ni­feste la vé­ri­table so­li­da­rité des in­su­laires.

« Vous avez be­soin d’un man­teau ? Une paire de chaus­sures ? », de­mande Gra­zia Raf­faele de sa fe­nêtre. Aper­ce­voir les vagues d’im­mi­grants de­puis sa mai­son est de­ve­nue une rou­tine quo­ti­dienne. « Quand l’île se re­trouve confron­tée aux si­tua­tions d’ur­gence, la so­li­da­rité hu­maine dé­ferle sur le vil­lage. » Ne pou­vant comp­ter que sur leurs res­sources per­son­nelles, les ha­bi­tants mettent à dis­po­si­tion des ar­ri­vants aussi bien nour­ri­ture que vê­te­ments, en plus d’un sou­tien moral qui se trans­forme gé­né­ra­le­ment en ami­tié. « Nous fai­sons 600 sand­wiches chaque jour. Nous fai­sons éga­le­ment chauf­fer du lait ou de l’eau pour le thé », énu­mère Gra­zia. « C’est beau. Nous nous réunis­sons pour une bonne cause. Mais en­suite, nous nous ren­dons compte que nous ne pou­vons les aider da­van­tage. Nous leur of­frons un verre de lait, mais que se passe-t-il après ? », se de­mande-t-elle. Contri­buant à cet élan de so­li­da­rité de­puis le début et par n'im­porte quel moyen, An­to­nella Raf­faele af­firme que « ré­cem­ment, les femmes ont com­mencé à tis­ser des cou­ver­tures en laine car il n’y en a au­cune dans les ar­moires. Nous nous sommes ré­par­ties les tâches ». Puis elle s’ex­clame : « sur une échelle de un à dix, nous en of­frons une cen­taine ! ». Cette aide ne passe pas in­aper­çue au­près des or­ga­ni­sa­tions hu­ma­ni­taires. Tom­maso Della Longa, porte-pa­role de la Croix Rouge en Ita­lie, re­con­naît que « la po­pu­la­tion joue un rôle cen­tral en don­nant vrai­ment un sens au mot so­li­da­rité. Le sou­tien des ha­bi­tants fait tou­jours la dif­fé­rence, c'est une chose dont nous de­vons être fiers ».  

Selon Gra­zia, lors­qu’une fa­mille ouvre les portes de son foyer, les im­mi­grants peuvent prendre une douche ou dor­mir sur un ca­napé. « Ils frappent dis­crè­te­ment à la porte, puis com­mencent à se sen­tir ra­pi­de­ment comme à la mai­son. Nous par­ta­geons tout. Il m’est même ar­ri­vée d’avoir le sen­ti­ment que ma fa­mille s’était agran­die. » Lorsque vous de­man­dez aux ha­bi­tants de Lam­pe­dusa si cette si­tua­tion an­gois­sante les fa­tigue, tous ré­pondent : « nous ne sommes pas fa­ti­gués, mais nous avons de la peine pour eux ». « Quand les ci­toyens s’ex­priment sur cette si­tua­tion dif­fi­cile, ils ne s’en prennent ja­mais aux im­mi­grants mais au gou­ver­ne­ment. Ils se sentent aban­don­nés », confirme Della Longa.

L'EU­ROPE ET « LA LOI DE LA MER »

À tra­vers un la­by­rinthe de pro­cé­dures bu­reau­cra­tiques, le gou­ver­ne­ment ita­lien s'oc­cupe des ques­tions d'im­mi­gra­tion en met­tant en place des stra­té­gies et la créa­tion de pro­jets plu­ri­an­nuels tels que Prae­si­dium (une ini­tia­tive vi­sant à amé­lio­rer les condi­tions d’ac­cueil sur l’île, nda), en col­la­bo­ra­tion avec l’Union eu­ro­péenne. Ces pro­jets de­meurent la seule arme dont dis­pose Lam­pe­dusa pour faire face aux flux mi­gra­toires. Ce­pen­dant, les ha­bi­tants n’ont pas at­tendu qu’une struc­ture se mette en place et que l’île bé­né­fi­cie de sou­tiens fi­nan­ciers pour ap­por­ter leur aide, res­pec­tant leur tra­di­tion­nelle « loi de la mer ».

Alors que l’his­toire eu­ro­péenne pour­rait prendre un nou­veau tour­nant, une in­évi­table ques­tion sur­git : si les ha­bi­tants de Lam­pe­dusa, mal­gré de faibles moyens, sont par­ve­nus à ­mon­trer un res­pect sans pré­cé­dent pour la vie hu­maine et les droits de l’Homme, com­ment se fait-il que l’UE n’ait pas réagi plus ef­fi­ca­ce­ment pour sau­ver la vie des im­mi­grants ? Les ins­ti­tu­tions eu­ro­péennes et les gou­ver­ne­ments na­tio­naux doivent ap­prendre de cette so­li­da­rité, exa­mi­ner da­van­tage les fron­tières eu­ro­péennes et re­pen­ser leur ap­proche de l’im­mi­gra­tion.

« Nos en­fants jouent au foot­ball avec les en­fants de mi­grants. Au bar, nous leur of­frons un cap­puc­cino, mais ils ne nous de­mandent rien. Il suf­fit de les re­gar­der dans les yeux pour com­prendre », conclut An­to­nella, en fer­mant sa porte.