Société

L'Albanophobie ou la terre promise des crapules d'Harry Potter

Article publié le 23 juin 2011
Article publié le 23 juin 2011
La culture pop n’arrêtera pas de produire des stéréotypes et de préjugés. Une journaliste serbe, qui a provisoirement posé ses valises à Tirana cherche des informations pour savoir si c’est un signe révélateur d’une « albanophobie » omniprésente.

A travers la saga Harry Potter, le diabolique Lord Voldemort fuit à plusieurs occasions vers un pays nommé Albanie. Soit un endroit recouvert de sombres forêts et peuplé de créatures diaboliques. Si vous avez loupé la franchise J.K. Rowling et regardé le courant dominant des films d’action hollywoodiens (on pense à Taken ou Casino Royal), les Albanais deviennent les maitres des organisations criminelles. Que cela soit considéré comme un terme certifié ou non, « albanophobie » est devenu une expression usitée sur les pages de Wikipedia et dans les livres de poche anglo-saxons. Sa définition générale tourne autour du fait que les Albanais sont « criminels et dégénérés ».

Belgrade se rapproche de Tirana

Pendant que je faisais mes bagages j’ai reçu plus d’appels que d’habitude de la part de mes amis et de ma famille, avec une phrase qui revenait à chaque fois : « Fais attention pendant ton séjour à Tirana » (en dépit du fait qu’aucun d’eux n’avait mis les pieds en Albanie). Le stéréotype négatif sur les Albanais s’est par ailleurs intensifié en Serbie. Le rapporteur suisse du conseil d’Europe, Dick Marty a en effet publié un rapport cinglant sur les trafics d’organes serbes par les kosovars d’Albanie en décembre 2010.

Pendant que je faisais mes bagages j’ai reçu plus d’appels que d’habitude de la part de mes amis et de ma famille, avec une phrase qui revenait à chaque fois : « Fais attention pendant ton séjour à Tirana »

C’est dans le domaine de la culture et des sciences que ces préjugés sont le mieux surmontés. En 2010 les universités de Belgrade et de Tirana ont signé un accord de coopération afin d’organiser des conférences au sein du département d’ « albanologie » de Belgrade. Merima Krijezi, l’assistante du département souligne que la relation entre les deux pays prend un pas positif après une longue période de stagnation. « Les médias en Albanie ont une attitude positive », explique-t-elle. « Dans les médias serbes il n’y a pas autant d’information à ce propos. Par exemple, quand le théâtre national de Belgrade joue à Tirana, les médias albanais en parlent, mais quand un quartet de cordes a visité Belgrade, il ne reçoit pas autant d’attention. »

L’Empire Ottoman et la « Grande Albanie »

A ma surprise, le professeur Shaban Sinani parle un peu le serbe. Ce chercheur albanais est spécialisé en ethnologie et en problèmes régionaux. Et suggère que la xénophobie dans les Balkans est née avec les premières frontières dans cette région. « Pendant l’aire de l’empire Ottoman, il n’y avait pas de frontières et pas de malentendus entre les peuples balkaniques», indique-t-il. Et de conclure : « c’était la seule bonne chose pendant le règne ». Des études sociologiques sur les distances entre les ethnies en Serbie témoignent d’une forte animosité à l’égard des Albanais. Par exemple, quand la Route de la fraternité et de l’unité (une étude serbe sur les clivages ethniques publiée plus tôt cette année) avance que les disparités s’estompent, les résultats tangibles montrent que 70% des personnes interrogées ne veulent pas se marier avec un(e) Albanais(e).

N’oubliez pas les Grecs

Au même moment, une entreprise de recensement montre que les Albanais génèrent aussi leurs propres peurs à l’égard des Grecs dans le sud du pays. Censé être présenté en novembre 2011, ledit recensement populaire intitulé « L’alliance Rouge et Noire » a commencé la collecte de 50 000 signatures dans le but d’interdire les questions de nationalité et de religion dans les formulaires d’inscription. Dans un café du centre ville de Tirana, tout près des signataires de la pétition, l’activiste Endrit Shabani exprime son angoisse au sujet des déclarations injustes concernant la nationalité. Bien que les questions de nationalité ou de religion sont normalement incluses dans les formulaires d’enregistrement des pays européens, ces questions n’ont pas été posées pendant les recensements populaires albanais de ces soixante-dix dernières années. Ainsi nous n’avons pas de données officielles exactes sur le nombre de minorités présentes en Albanie. « 30 000 familles pauvres dans le Sud de l’Albanie reçoivent des sortes d’aides de la Grèce » explique Endrit. « S’ils ne se déclarent pas en tant que Grecs ils ne toucheront plus ces aides financières. D’un autre côté, s’ils se déclarent en tant que Grecs, cela va entrainer des tensions ethniques en Albanie. L’enregistrement est censé être un processus statistique, pas un processus susceptibles de causer des implications légales. »

Ils ont publié une pétition dénonçant les pratiques de recensement actuelles

Alors que les Albanais sont connus pour leurs disputes à propos des questions nationales, l’Albanie, en tant que pays, a réussi à rester en dehors de tout ça. Inexorablement sous- tendus par l’accession à l’Union européenne depuis 1991, les Albanais ont montré le plus haut taux d’ « europtimisme » des Balkans. Selon la recherche Gallup menée plus tôt cette année, plus de 60% des Albanais sont convaincus que l’image de leur pays est positive et qu’elle s’améliore avec l’appui de l’U.E . Loin de ce que le côté obscur de la littérature actuelle pourrait nous laisser croire.

Photos : Une, Casino Royale, photo officielle du imdb Casino Royale ; Prof. Dr. Shaban Sinani courtoisie de sa page Facebook; photo de campagne de The Red and Black Alliance