Société

La vie nocturne de Vilnius : le chemin de la (dés)intégration

Article publié le 10 janvier 2012
Article publié le 10 janvier 2012
6,7 % de polonais, 6,3 % de russes, 1,2 % de biélorusses, 0,7 % d’ukrainiens, 0,1 % yidiches, 0,09 % de tartares… Près de 115 communautés de minorités ethniques ont été identifiées lors du dernier recensement lituanien en 2001. Mais après toutes ces années, ces différents groupes se sont-ils intégrés dans la société locale ?

Ils vont dans des collèges distincts, sans jamais avoir l'opportunité de se mélanger. Ils vivent ensemble dans un territoire jadis russe, puis polonais et finalement lituanien, indépendant depuis seulement 20 ans (c'est la troisième fois) et qui a lutté pour se forger une identité. La cohabitation des « minorités ethniques » en Lituanie est une affaire d'Etat et dispose de sa propre institution, le « Département des affaires de minorités nationales », bien que son directeur, Kastytis Minkauskas, soit incapable de nous expliquer de quoi il s'agisse exactement. Donc la meilleure manière de mesurer le niveau d'intégration des différents groupes dans une ville est de se présenter, de nuit, aux endroits de réunion et d'échange par excellence : les bars.

Parle-t-on encore russe ?

Avant de nous plonger dans la vie nocturne lituanienne, nous nous renseignons sur certains aspects qui peuvent rendre plus difficile l'intégration des minorités. En premier lieu, la langue. Vilma, une lituanienne de 26 ans nous explique que « quand nous faisions partie de l'Union soviétique, nous devions parler russe. Aujourd'hui, c'est fini. » Ensuite, le simple fait de ne pas être lituanien, être étranger, peut être un obstacle dans certains cas. Enfin, les accompagnateurs. Il est plus facile pour une personne seule d'entrer en relation avec quelqu'un d'un autre groupe. Sachant qu'en plus, dans presque tous les bars, ils filtrent via le « contrôle au faciès. »

Bars pour boire, bars pour russes

Nous commençons notre recherche avec une personne (dont l'identité ne sera pas être révélée) qui nous emmène dans les principaux bars de Vilnius. Elle est si populaire que durant notre promenade, plus de dix personnes se sont approchées pour lui serrer la main. « Si le propriétaire a des amis russes, les Russes pourront aller dans ce bar . » Cette maxime nous explique que l'intégration de personnes de différentes ethnies dans un établissement commence avec le gérant. Un exemple avec Plumbun, local connu pour la présence de ses Biélorusses,bien que la majorité des habitants de Vilnius l'ignorent. Mais comment fonctionne le reste des bars ? Les minorités sentent-elles la nécessité de créer des bars parallèles à ceux du courant « mainstream » ? La constante que nous réussissons à tirer de notre informateur est qu'« un Polonais peut avoir des problèmes dans un bar s'il se comporte comme un Polonais (…) les étrangers font partie de la ville mais … »

La majorité des bars se trouvent dans la vieille zone, qui commence aux abords de la Porte de Vilnius. « Cette partie est, durant la journée, pleine de Polonais qui vont à l'église catholique du quartier et la nuit, d' ivrognes de différentes nationalités », nous explique-t-il. Selon cette source, « il y a deux types de bars : ceux qui ont une espèce de côté culturel et les bars pour boire, associés aux Russes. » Bien qu'elle finira par confesser que la majorité d'entre eux naissent avec un but : « blanchir de l'argent. » C'est la raison pour laquelle ces bars ouvrent et ferment continuellement. Il y a une exception : Absento Fejos, le local le plus stable, dans lequel, d'une façon surprenante, « les étrangers sont interdits d'entrée », nous confesse notre interlocuteur. Même si avec le temps, cette règle est devenue plus laxiste : « maintenant des Russes VIP peuvent entrer. »

« Il y a deux types de bars : ceux qui ont une espèce de côté culturel et les bars pour boire, associés aux Russes. »

Nous entrons dans Gorky, un bar-discothèque. Après avoir parlé à son « directeur d'art », nous apprenons qu'il a « beaucoup remarqué la perte des clients lituaniens qui ont émigré en Grande-Bretagne. » Ensuite nous rencontrons l'un de ses DJ, un garçon russe de 23 ans. Ils fument avec ses amis (russes) et bavarde (en russe) dans un canapé au fond du bar. Il confesse qu'il sort uniquement avec ses « amis russes ». Nous le questionnons sur Metelica, un club russe dont nous avions entendu parler : « Seulement les gens sans goût y vont. »

« Ils ne peuvent pas entrer et je ne peux pas t'expliquer pourquoi »

En 1995, les Russes ont créé « l'Union des Russes en Lituanie ». Selon un rapport de l'ECRI publié en septembre 2011, ces derniers « considèrent que les Lituaniens les discriminent avec leur nationalisme. » Avec cette idée à l'esprit nous nous présentons au Metelica, le club réputé russe de Vilnius.

Un mystère entoure cette discothèque. Notre informateur n'a pas voulu nous accompagner. Notre source nous confesse que « il y a cinq ans j'ai vu quelque chose très désagréable et je ne veux pas revenir. C'est dangereux », nous dit-il. Nous décidons d'affronter le danger et d'y aller. A l'inverse de la majorité des bars, il est éloigné du centre, il est difficile à trouver et toute personne à qui nous demandons feint de ne pas le connaître. Quelques jeunes nous indiquent enfin le chemin de « la chose des Russes » comme ils l'appellent. À minuit et demi, quelques néons nous annoncent que nous sommes arrivés. Une porte grise avec trois petites fenêtres gardées par trois vigiles russes. L'un d'entre eux ouvre : « Non ! » et voilà qu'il referme. Nous réessayons, sans succès, de parler avec eux. Nous conversons avec les groupes de jeunes qui attendent à l'entrée. Il y a, tous au moins, un Russe. « C'est qu'aujourd'hui il y a un code vestimentaire », nous dit l'un d'entre eux. Nous voulons montrer au gardien que nos vêtements sont adéquats, conformes à ceux des clients que nous avons vu passer. Bravant le froid lituanien, nous enlevons manteaux et écharpes pour nous poster devant les fenêtres de la porte, en montrant nos tenues : « Non ». Nous nous approchons alors d'autres jeunes (deux Russes et une Lituanienne) qui nous encouragent à nous faire passer pour leurs amis. Le gardien (en Russe) dit : « vous oui, elles non et je ne peux pas vous expliquer pourquoi ! »

Essayer de parler d'intégration dans les bars est difficile, surtout quand ils te mettent leur veto à l'entrée pour ta condition d’étranger. Nous ne mettons pas en doute l'existence de 115 communautés ethniques en Lituanie, mais notre expérience nous indique que le mélange entre celles-ci, au moins dans la vie locale nocturne est presque inexistant. De plus, c'est un sujet sensible. Personne n'a dit que s'adapter aux changements et de traîner le poids du passé était facile. Cependant, les jeunes lituaniens sont disposés à ce que les choses changent. Comme nous confesse une travailleuse de l'organisation du Centre Plus, « la Lituanie n'est pas une société très accueillante mais, avec le temps, elle le deviendra. »

Merci beaucoup à cafebabel Vilnius, à notre informateur et spécialement, à Francesca Magistro pour être toujours disposée à mettre un visage au "danger".

Cet article fait partie de Multikulti on the Ground 2011-2012, la série de reportages réalisés par cafebabel.com dans toute l’Europe. Pour en savoir plus sur Multikulti on the Ground. Un immense merci à toute l’équipe de cafebabel Vilnius.

Photos: Une, page officiel Facebook du bar Gorky; Texte: © Francesca Magistro