Société

La vie à Bakou : le pétrole ou l’essence même de l’ Azerbaïdjan

Article publié le 20 juin 2012
Article publié le 20 juin 2012
Le plan global de communication défini par le gouvernement azerbaïdjanais à l'approche de l'Eurovision 2012 n’empêche pas les Azéris normaux de vouloir être mieux compris. Il n'y avait aucun danger à ce que l'Eurovision ne soit pas médiatisée, alors j’ai choisi de laisser cela aux plus qualifiés et je suis parti à la rencontre des personnages méconnus de Bakou.
Première partie : les promoteurs du pétrole.

L’Azerbaïdjan, pays organisateur de l’Eurovisionen mai 2012, avait pris soin de préparer un parcours pour la meute de journalistes européens. Il ne voyait pas d’un très bon œil ceux qui tentaient de sortir du chemin soigneusement dessiné. En dépit de son statut de principal exportateur de pétrole (un million de barils vendus par jour), l’Azerbaïdjan a réussi à échapper à l’attention de tous. Coincé entre la Russie et l’Iran et situé à l’extrémité de l’Europe, le pays n’est pas une destination touristique traditionnelle. Turc d’un point de vue ethnique et sous influence perse, puis occupé par les Soviétiques pour finalement abriter aujourd’hui diverses multinationales, l’État caspien connaît de nombreuses influences.

Oil upon a time

Sans aucun doute, le pétrole a fortement contribué à la croissance de la ville. Tout a débuté à Balakhani, un village d’à peu près 11 000 habitants situé à la sortie de la ville. Ce fut l’un des premiers endroits où le pétrole a jailli du sol. C’était il y a des centaines d’années et il semble que le village soit remonté encore plus loin dans le temps. A la sortie de la petite station de métro, nous empruntons plusieurs marchroutkas (des minibus privés, ndlr) décrépis. A l’intérieur nous sommes secoués, surtout sur l’autoroute. Nous passons devant des logements avec des toits de tôle rouillée et sur des chemins bordés de nuages de poussière. C'est à ce moment que je les aperçois... Se dressant au loin comme une forêt noire, des centaines de pompes à huile semblables à des « ânes hochant la tête » aspirent goulûment les derniers dollars de cette terre brûlée. C’est ici que les gens vivent, dans l'ombre de la richesse considérable de l'Azerbaïdjan. Si proche, et pourtant si loin.

« Certaines personnes qui possédaient des terres là où le pétrole a été découvert ont pu devenir riches. » Zaka, un résident local, cordonnier de son état, laisse entrevoir un demi-sourire en or. « Mais ici, le pétrole est vendu à des étrangers et nous vivons dans la saleté. » Chez un voisin, nous sommes immédiatement accueillis avec du thé et un plateau sur lequel sont superposées trois couches de fruits confits. Un bébé de quatre mois dort sur un lit installé dans un coin tandis que Zaka et ses amis fument nonchalamment, jouent au nard (backgammon, l'obsession nationale) et me font part de ce qu’ils pensent de la Bakou contemporaine. « Les gens comme nous ne sont pas autorisés à circuler dans le centre ville en ce moment, à cause de cet Eurovision. Ils veulent que les étrangers ne voient que les gens bien habillés qui ont de l'argent. » Les villageois sont mis dans des bus et emmenés hors de Bakou. Ils sont tout simplement renvoyés chez eux.

Pays des fruits, des légumes et des poulets

Des camions-citernes transportant de l'eau passent bruyamment toutes les cinq minutes. Avoir accès à une source d’eau extérieure à la ville est essentiel en raison de la contamination complète de la terre. Une nouvelle livraison coûte environ 15 euros pour 5000 ml. Une dépense dont se serait bien passés les habitants qui touchent une retraite de 55 euros. Zaka et ses amis sont des personnes déplacées dans leur propre pays. Ils ont fui leur terre en 1993, lorsque la guerre avec l’Arménie dévastait le territoire de Haut-Karabagh. Ils sont originaires de Agdam, une ville qui abritait autrefois 150 000 habitants mais qui est aujourd’hui sinistrée. Jonchée de gravats, Agdam est une ville fantôme envahie par les mauvaises herbes. Lors de l’effondrement de l'Union soviétique en 1988, un incident a éclaté dans la région. Il s’est rapidement transformé en conflit prolongé. Des viols, des pogroms et des massacres ont été perpétrés des deux côtés. En 1994, lorsque les choses se sont calmées, l'Azerbaïdjan avait alors perdu plus de 10% de ses terres, laissant la République autonome de Nakhitchevan coincée dans ce que Zaka appelle « leterritoire arménien occupé ». Près d'un million d'Azéris ont ainsi été déplacés et leur sort est encore au cœur des discussions aujourd’hui.

« Avant la guerre, Agdam était une ville dynamique, lieu haut en couleur où nous cultivions fruits et légumes et où nous élevions des poulets », dit Mehman. « Si nous avions des animaux ici, ils mourraient. Chaque jour, le gouvernement parle de l'Arménie et de la guerre. Nous avons tous combattu pour notre pays mais nous ne recevons rien en retour. J'attends de rentrer à la maison. Je ne ressens rien ici », déplore Mehman. Il est interrompu par une voiture noire qui s’arrête non loin de là. Certains des amis de Zaka s’approchent pour en savoir plus. Alors qu’ils parlent, les hommes assis dans la voiture sortent, lunettes de soleil sur le nez. Ils balayent la scène du regard avant de s’arrêter sur nous, les étrangers. Les amis de Zaka reviennent : « Nous ne savons pas vraiment ce qu'ils voulaient. Ils ont dit qu'ils étaient à la recherche d'un ami mais je ne les avais jamais vus avant. »

La surveillance de l'État

Il y a de bonnes raisons de se méfier des services de sécurité. En avril, le journaliste d'investigation Idrak Abbasov a été sauvagement battu par les gardes de sécurité employés par la SOCAR, la compagnie pétrolière d'Etat, jusqu’à se retrouver dans le coma. Cela s’est produit alors qu'il filmait les démolitions de maisons dans son quartier. Nous marchons néanmoins à travers les champs de pétrole, serpentant parmi les pompes qui oscillent d’une manière qui vous hypnotise. Certaines maisons sont situées juste à côté de ces machines. Elles n'offrent aucune sécurité et peuvent être confisquées ou détruites à tout moment.

Errant sur une colline, entourés de camp de réfugiés du Haut-Karabagh, à travers un vieux cimetière montrant des photos déconcertantes de morts collés sur les pierres tombales, nous repérons un lac dans le lointain. Quand nous arrivons, une lagune s'étire vers l'horizon parsemé de petites cabanes et, le long de la rive, un marais d'huile noire jonché de sacs plastiques, de chaussures d’enfants et d’oiseaux pratiquement fossilisés. Le lendemain, dans le Hall de Cristal, j'ouvre le paquet offert aux journalistes pour l’Eurovision. Parmi les brochures promotionnelles bariolées et les CD visant à promouvoir les événements de l’Eurovision, se tient une petite boîte de velours. Je l'ouvre et en sors un cristal en plastique. Au centre, une petite goutte de pétrole brut pur. Avec l'aimable autorisation de la SOCAR, un sponsor officiel de l'Eurovision.

Photo : une, Pirallahi Island, connue pour ses gisements de pétrole, nord-est de Bakou (cc) Marco Fieber/ flickr/ marco-fieber.com; texte : © Andrew Connelly ; video (cc) Obyektivtv/ YouTube.