Société

La sortie de fac en Europe: Des amphis à pôle emploi

Article publié le 23 avril 2010
Article publié le 23 avril 2010
En Europe, le diplôme universitaire n'est pas toujours livré avec la clé pour le travail tant désiré. À la sortie des facs, beaucoup d'étudiants entament dans le meilleur des cas un marathon de stages, mais aussi, de plus en plus, une galère en-dessous du minimum vital.

« Nous vous remercions pour l'intérêt que vous avez montré pour le poste que nous proposions, mais malheureusement, nous n'avons pas pu nous décider pour vous. » En général, il ne sert pas à grand chose de demander « Et pourquoi pas? ». La masse anonyme de « candidats hautement qualifiés », et parmi eux « une personne possédant un meilleur profil » sont dans la plupart des cas les causes pour lesquelles l'entrée tant espérée dans le monde du travail est encore une fois remise à plus tard. Et ce malgré toutes les études selon lesquelles un diplôme universitaire est encore la meilleure sécurité contre le chômage et le déclassement social.

Jeune diplômés: la douche froide

NBeaucoup de jeunes diplômés en Allemagne doivent aller pointer à Pôle emploie pas pouvoir participer à la vie sociale et économique et ne pas avoir les ressources sociales et financières pour avoir un style de vie socialement accepté, c'est se marginaliser. Mauvais salaire, moins d'heures de travail dans la semaine: les jeunes diplômés sont eux aussi souvent forcés de réduire leur participation à la vie sociale et culturelle. Photos d'identité, accès internet, frais de transport, et voilà déjà une partie du pécule qui s'est envolé. Quand on n'est pas soutenu par sa famille, on est dépendant des allocations chômage directement après la fin des études. Et pour de jeunes débutants, les montants n'atteignent pas des sommets. Mon expérience dans une agence pour l'emploi en octobre 2009 me fit l'effet d'une douche froide. On veut bien m'intégrer dans l'offre des chercheurs d'emploi, mais des postes, on a jamais pu m'en proposer. Et en plus de tout cela, il y a la crise. Depuis, je m'offre, je me propose, je candidate... sans résultat. Mes candidatures? Sans succès.

Chômage des jeunes: le passage (presque) obligé

Avec la marée basse qui s'est prolongée dans mon porte-monnaie, j'ai pris un minijob* à 400 euros, et je donne de temps en temps des petits cours. De maigres pécules, pas de vrai salaire. En 2009, la crise financière et ses conséquences sur l'économie européenne et le marché du travail n'a pas épargné les diplômés, ce groupe de « privilégiés » du marché du travail. Les entreprises allemandes, les agences, les maisons d'édition ainsi que les institutions étatiques et communales ont stoppé leurs embauches depuis cette année noire. Après l'éclatement de la « bulle dotcom » dans les années 90, à l'occasion de laquelle beaucoup de diplômés avaient déjà perdu leur emploi, l'Europe enregistre en ce moment une des augmentations les plus importantes du chômage des jeunes, constate Eurostat. D'après un rapport de l'Institut allemand de recherche économique (DIW), 60.000 diplômés en Allemagne sont considérés comme pauvres. À l'échelle européenne, selon une étude Eurostat de février 2010, les plus gravement touchés sont les pays baltes et l'Espagne. Avec plus de 41% de jeunes au chômage en Espagne, plus de la moitié de la « generación ni-ni » (ni travail ni études), comme on l'appelle, est en train de chercher un travail. Dans toute l'Europe, le chômage des jeunes atteint une moyenne de 20,6%, alors que la moyenne générale du chômage tourne autour des 9,6%. La « génération stagiaires » comporte ainsi presque deux fois plus de chercheurs d'emploi que celle de leurs parents. Dans les pays scandinaves aussi, depuis longtemps, les meilleurs de la classe ne peuvent plus compter sur une intégration parfaite de leurs rejetons diplômés dans le monde du travail.

La rengaine des petits boulots

Le nombre de contrats de travail à durée déterminée (CDD) a aussi augmenté pour les diplômés. Après quelques années, ou même après quelques mois d’un premier boulot, les jeunes diplômés retournent donc souvent à Pôle emploi. Elena C est l'une de ces jeunes bloqués entre travail temporaire et chômage chronique. Cette Basque a terminé son Master d'études sur les migrations en septembre 2009 à l'Universidad del País Vasco, elle possède une expérience de stage à l'étranger. « Deux mois après la fin de mes études, j'ai trouvé un emploi à durée déterminée de six mois. Le 14 mai, mon contrat prend fin, mais je n'ai pas encore trouvé de nouveau travail... Je vais encore être obligée de m'inscrire au chômage ». Anna R. et Begoña M. sont dans la même situation. Elles ont fini leurs études et se battent toutes les deux pour enfin entrer dans le monde du travail… Et contre la frustration. Elles ont du prendre plusieurs petits boulots pour garder la tête hors de l'eau. En plus de son Master en études sur les migrations, Anna a aussi un diplôme d'anthropologie, et elle parle quatre langues: « Je n'ai pas trouvé de travail à la sortie de la fac, mes économies fondaient comme neige au soleil. Et d'une manière ou d'une autre, je devais payer le loyer. » Baby-sitter, puis serveuse... Et enfin! Elle a réussi à décrocher un contrat de trois mois comme vacataire dans son université. Et après ?

Et malgré les chiffres du chômage, on se plaint encore en Europe d'une mauvaise adaptation des études des jeunes générations aux besoins du marché. La stratégie « Europe 2020 » de la Commission européenne pour une « croissance intelligente, durable et inclusive » est censée être une réaction à la crise. Un meilleur niveau d'éducation augmente la capacité à trouver un travail et réduit le risque de pauvreté, nous dit-on. De plus, selon cette même Commission, à l'avenir, la phase de transition entre la fin des études et l'entrée dans le monde du travail devrait se faire sans à-coup. Mais les organisations européennes de jeunes et d'étudiants critiquent le fait que certains pays membres rejettent les données statistiques concrètes et elles craignent que l'on n'en reste qu'à de vagues déclarations de bonnes intentions en matière de promotion de l'éducation, création d'emplois et combat contre la pauvreté. Il est absolument nécessaire de se tenir à des quotas de pourcentages concrets dans la version définitive de la stratégie « Europe 2020 » car c'est la seule manière d'améliorer durablement la situation, selon Tine Radinja, président du forum européen pour les jeunes. 

Un sentiment de trahison

L'aspect financier de la marginalisation est une chose, l'aspect psychologique en est un autre. Après leurs études, les jeunes diplômés ne prévoyaient justement pas de se retrouver dans la queue d'une agence pour l'emploi, d'envoyer des candidatures pendant des mois, et de n'essuyer que des refus. C'est pourquoi ils sont peut-être encore plus durement frappés quand ils en arrivent là: « Je me sentais comme trompée, j'avais l'impression que mes performances n'étaient pas reconnues. Après mon diplôme, je faisais le même genre de petits boulots qu'avant les études. » dit Anna. Une frustration durable, le sentiment de ne pas être utile, alors qu'on est motivé et qu'on aimerait changer les choses. De quoi mener tout droit à la résignation ? Surtout pas ! Tous les intéressés sont d'accord sur ce point. On doit se porter candidat, tant qu'on peut, consacrer son temps à la formation continue, et rester à l'écoute de ce qui pourrait être intéressant. Alors d'accord, dans tout cela, il y a aussi une part de bonheur, un sentiment d'accomplissement, le sentiment d'avoir appris sur soi et d'avoir su se dépasser.  Reste que trouver un travail adapté à ses études en temps de crise, c'est d’abord un combat.

* Un travail à 400 Euros en Allemagne: Un emploi minimal (aussi minijob), dans le droit allemand, est un contrat de travail assorti d'un salaire bas ou d'une courte durée, comparé aux contrat de travailstandard. Ces contrats de travail sont soumis à d'autres règles que les contrats habituels.

Photos: Une ©Keenahn/flickr; Hartz IV ©4Suxx/flickr; Étudiante ©Pucki_loves_sushi/flickr