Société

La Pologne, paradis des geeks en jupon

Article publié le 21 mai 2013
Article publié le 21 mai 2013
Avec quasiment une jeune femme sur trois sans emploi, plusieurs initiatives ont été prises pour encourager l’esprit d’entreprise chez les femmes polonaises dès leur plus jeune âge, en prêtant une attention particulière à un domaine traditionnellement réservé aux hommes : l’informatique.
Reportage au sein de Geek Girls Carrots qui est en train de monter à l'Europe tout entière que leur (em)prise sur le milieu n’est pas plus « mâle ».

Plus de 40 % de la génération Y (les 20-30 ans) ont l’intention de créer une entreprise dans les trois ans à venir, conséquence directe d’un marché du travail rigide et asphyxié, qui a mis 14% des Polonais au chômage. Et cela ne s’arrête pas là. Si le taux de chômage des jeunes est ahurissant (26%), les chiffres pour les jeunes femmes de moins de 25 ans (30%) sont beaucoup plus sévères. Animées par une certaine idée du changement, plusieurs solutions issues de la société civile s'offrent toutefois à la jeunesse polonaise qui s'ouvrent à tout sauf à un constat d'échec.

Geek Girls Carrots (GGC) est un exemple de ces initiatives. C’est une organisation pour les femmes, qui a pour but de rassembler des femmes architectes d’application, responsables informatique, développeuses, conceptrices, et quiconque possédant deux chromosomes XX, correspondant à la définition du terme « geek » et adorant tout ce qui touche à l’informatique. « Les geeks et le codage de longue durée sont généralement associés à la pizza et la malbouffe », souligne Kamila Sidor, le cœur et l’âme de l’initiative. « En utilisant le terme "carottes", nous voulions nous assurer que notre communauté était associée à un mode de vie sain. »

Le « girl power » au service de l’informatique

« Par le passé j'ai déjà travaillé pour une société de capital-risque », continue Kamila Sidor. « En mai 2011, j'ai co-organisé le premier "Startup Weekend" en Pologne. Quelque 120 personnes se sont déplacées, parmi lesquelles seulement dix étaient des femmes. À ce stade, je savais que je devais faire quelque chose pour elles. Nous avons quelques très bonnes écoles de technologie en Pologne, où étaient-elles donc toutes passées ? » Kamila a fait équipe avec Magdalena Wójcik, une ancienne blogueuse de GeekGirls, et la première réunion de la GGC a eu lieu à peine deux mois plus tard. « Aujourd'hui, nous tenons des réunions dans huit villes polonaises », ajoute-t-elle.

Au cours de la 17e réunion de Geek Girls Carrots à Varsovie, qui s'est tenue dans un espace de co-working très chic près de l'Université de technologie de Varsovie, Karolina Wiercigroch parle de son amour pour la nourriture, de son blog de cuisine et de sa récente nomination en tant que gestionnaire de communauté pour Yelpà Varsovie. C'est le genre de femme que Kamila Sidor cherche : « Nous essayons toujours d'inviter des conférencières qui sont source d’inspiration pour parler de leurs réussites en informatique. Elles motivent notre public à mener leurs propres projets », dit-elle. En mai, le groupe organisera leur deuxième « Django Carrots workshop », un atelier de trois jours qui vise à enseigner aux participants comment coder un quiz en Django (langage de programmation d'objet ou de plateforme sur le Web) et l’intégrer à Facebook.

Klementyna Giezynska, qui parle anglais avec un accent américain parfait, n'a pas raté une seule réunion GGC depuis la première l'été dernier. « Je viens ici pour réseauter », affirme l’ancienne médiéviste, qui dirige maintenant sa propre société de gestion privée. « Il y a tant de jeunes femmes qui ont de brillantes idées. GGC est l’endroit idéal pour rencontrer les bonnes personnes, mettre sur pied des équipes et promouvoir les start-ups. »

Kamila Sidor explique comment est né Baby Carrott, une application qui recommande des recettes aux nouveaux parents : « c'est un des résultats obtenus par les femmes qui viennent ici pour trouver un emploi, se faire des amitiés durables ou former leurs propres équipes de travail. À Varsovie, ces rencontres ne sont peut-être pas rares, mais dans les plus petites villes polonaises, GGC est le seul lieu pour se retrouver et parler informatique, tant et si bien que même les hommes aiment y assister. » Geek Girls Carrots travaille également sur un certain nombre de projets passionnants qui pourrait lui faire traverser les frontières de la Pologne. Kamila Stępniowska, une des organisatrices de GGC, s’est rendue au Japon le mois dernier et l'équipe parle maintenant d’organiser des manifestations similaires à Tokyo.

Coder c’est notre affaire et les affaires sont bonnes

Depuis quelques années, de plus en plus de jeunes femmes polonaises choisissent une carrière en informatique, plutôt que de devenir enseignante ou mère au foyer, carrières traditionnellement féminines. Ola Sitarska avait seulement quinze ans lorsqu'elle a lancé sa première entreprise, Fashion Style. Récemment classée parmi 100 autres « Women in Technology » en Europe, elle est aujourd’hui âgée de 20 ans, et aime organiser des événements de réseautage pour les entrepreneurs et les meilleures « hackathons » à Varsovie. Elle est également l'un des principaux organisateurs de Djangocon Europe 2013, qui se déroule à Varsovie entre le 15 et le 17 mai. Ola Jaroszkiewicz est une autre femme à avoir fait les gros titres après avoir remporté le premier prix ex-æquo aux Polish startup awards 2012 pour sa start-up Fun In Design. Le site permet aux mordues de la mode polonaises de créer leur propre ligne de chaussures, en choisissant parmi plus de 200 modèles et 100 tissus proposés.

Lukasz Haluch est co-fondateur de Brainly, qui a remporté le premier prix pour sa start-up aux Polish startup awards 2013. En mangeant une salade de poulet et gorgonzola dans un restaurant italien, il explique qu'il a basé son bureau à Cracovie, puisqu’« il y a ici plus de diplômés en informatique qu’à Varsovie. » Brainly est un groupe de réseaux sociaux éducatifs pour les étudiants, qui permet à ses utilisateurs d'étudier, d'échanger leurs expériences et connaissances, ainsi que de rencontrer de nouvelles personnes. Les premières graines ont été plantées en 2009, et aujourd'hui Brainly avoisine les 8,5 millions d'utilisateurs individuels dans plus de 17 pays, grâce à ses 7 sites sociaux éducatifs. « Nous avons établi un partenariat avec les enseignants pour montrer qu’il est possible pour les jeunes de découvrir leurs talents sur Internet. Redéfinir l’enseignement est notre principal objectif. » Brainly, qui collabore avec Google Pologne, a organisé Code : girls 2012, un concours qui a pour but d’encourager les filles de collège et lycée à s’essayer au codage. Anna Szybalska, 17 ans, qui a terminé seconde de la compétition, a gagné un stage chez Brainly.

Ela Sadel, spécialiste du marketing pour Brainly, est tombée amoureuse du codage au cours d'un passage à l'hôpital de trois jours. « Je devais faire quelque chose pendant ce temps pour ne pas devenir folle », se souvient-elle. « Je suis allée sur codeacademy.com et j’ai commencé à coder. J'ai dit à notre spécialiste des ressources humaines à quel point c’était génial et elle aussi a adoré. Nous avons toutes les deux postulé pour l’atelier "rails girls" à Cracovie et nous avons été acceptées. » Comme le dit Haluch, « le succès n’est au rendez-vous que si vous parvenez à trouver ce pourquoi vous êtes vraiment doué. »

Cet article est issu d’une série de reportages mensuels portants sur plusieurs villes pour EUtopia on the Ground. Consultez la page pour en savoir plus sur notre envie de "meilleure europe" d'Athènes à Varsovie. Ce projet fait l'objet d'un soutien financier de la Commission européenne dans le cadre d'un partenariat de gestion avec le Ministère des Affaires étrangères, de la Fondation Hippocrène et de la Fondation Charles Léopold Mayer pour le Progrès de l'Homme.

Photos : Une © Beata Ratuszniak; Texte courtoisie de  Geek Girls Carrots (facebook page); Ola Sitarska courtoisie de © OS site officiel/ Vidéos: Brainly (cc) StartupSafary/ youtube