Société

La Pologne fait-elle une croix sur la laïcité ?

Article publié le 17 novembre 2010
Article publié le 17 novembre 2010
A chaque pays, sa laïcité. Si la question du port du voile islamique ne cesse de défrayer la chronique dans l’hexagone, la France n’est pas le seul pays d’Europe à rechercher un équilibre entre sacrum et profanum dans la sphère publique. Aux bords de la Vistule, la laïcité, c’est la croix et la bannière.

Qui n’a pas vu les images de ces centaines d’individus polonais rassemblés sous une croix de huit mètres de haut devant le palais présidentiel de Varsovie, au lendemain de la mort tragique de Lech Kaczyński ? De bonne intention, ce symbole de recueillement installé par les scouts s’est mué en fardeau pour la nouvelle équipe dirigée par Bronisław Komorowski, qui a osé songer à déplacer la croix géante dans l’Eglise de Sainte Anne. Les manifestations qui s’en sont suivies entre défenseurs et opposants de la croix ont fini en échauffourées. Au-delà de la croix, le conflit a révélé la séparation du pays entre une jeune génération progressiste et la vieille garde campée sur ses acquis, dirigée par le parti Droit et Justice (Ndlr : le parti de Jaroslaw Kaczyński).

Le chemin de croix polonais

11 ans plus tôt, une autre croix faisait déjà polémique en Pologne

Etonnamment, peu de média polonais font le rapprochement entre la récente croisade de Varsovie et celle d’Auschwitz en 1999 (date où les croix sont finalement retirées du camp). Les ressemblances ne manquent pourtant pas. Même manque de prise de position, même lenteur, même désastre médiatique.

http://bitwaokrzyz.pl/En 1979, lors de son premier pèlerinage dans son pays d’origine, le pape Jean-Paul II célèbre une messe dans le camp d’Auschwitz; une croix de 8,6 mètres y est plantée. Presque 10 ans plus tard, suite aux protestations de certaines associations juives polonaises et internationales, la croix a été déplacée sur une friche adjacente au camp d’Auschwitz où 152 prisonniers politiques polonais avaient été fusillés par les nazis. Craignant une disparition pure et simple de la croix, les conservateurs catholiques polonais, avec le tonitruant Kazimierz Switon en tête, ont alors organisé une grève de la faim pour exiger le maintien de la croix. Sans réaction ni de l’Etat ni de l’Eglise, le conflit a dégénéré. Les défenseurs de la croix ont planté des dizaines, puis des centaines de petites croix autour de la croix papale. Ce n’est qu’un an et demi plus tard que le conflit s’est achevé, avec la décision de garder en place la croix papale. En attendant, à l’instar de 2010, la tempête médiatique a ruiné l’image de la Pologne sur la scène internationale sans faire avancer le débat sur la place des symboles religieux dans l’espace public.

Croix et appareil génital

L’histoire récente de la Pologne est riche en exemples qui illustrent combien les Polonais ont du mal à faire la part des choses entre le sacrum et le profanum. On ne saurait oublier la spectaculaire destruction de la sculpture de Maurizio CattelanNona ora, exposée dans la célèbre galerie Zacheta à Varsovie en 2001 à l’occasion de son centenaire. Le pape Jean Paul II y était représenté, croix en main et écrasé par un météorite. Le député Witold Tomczak, un des leaders du parti d’extrême droite Liga Polskich Rodzin (Ligue des familles polonaises), décide de libérer le pape du poids de la roche et démoli l’œuvre. « Je l’ai détruite car telle était l’attente de mes électeurs », se justifie-t-il alors dans la presse. Dans la foulé, la directrice de la galerie démissionne et l’artiste retire son œuvre. Curiosité : celle-ci sera vendu en 2008 à New York pour la bagatelle de 900.000 dollars.

Suite à cet acte de vandalisme, la directrice de la galerie Zacheta a démissionnéMoins connu que Maurizio Cattelan, l’artiste contemporaine Dorota Nieznalska a elle aussi fait l’expérience de la colère de la droite radicale polonaise. En 2002, elle expose dans la galerie Wyspa à Gdansk une installation représentant une croix gréco-romaine en lieu et place des parties génitales masculines et une vidéo présentant un homme en train de faire du sport. Intitulée La Passion, l’œuvre met en exergue le double sens du terme qui, au-delà de l’acception religieuse, signifie simplement un vif intérêt pour une activité, en l’occurrence le sport. Enragés, les conservateurs catholiques s’en remettent à la justice. Cette dernière condamne l’artiste à six mois de prison ferme, transformés en travaux d’utilité publique, pour outrage aux symboles religieux (Ndlr : elle a été innocentée le 11 mars 2010). La décision de la justice choque d’autant plus que l’Eglise elle-même a reconnu la liberté d’expression de l’artiste. « Elle a été victime d’un débat sans fond qui ne fait que servir le capital politique des opposants conservateurs. Nombre d’entre eux n’ont jamais vu l’œuvre ; d’autres ont oublié sa vocation artistique », a déclaré dans une interview Krzysztof Niedalkowski, prêtre et confident des milieux artistiques polonais.

Laïcité ou laïcisation

Après six mois de conflit, la croix du palais présidentiel a enfin trouvé une halte tranquille à l’Eglise Saint Anne le 16 septembre dernier, en échange d’un engagement du gouvernement actuel de bâtir un monument de commémoration de la mort des Lech et Maria Kaczyński. Le problème de la place et de la signification des symboles religieux dans l’espace public polonais n’a pas disparu pour autant. Une récente résolution de la Diète polonaise sur la liberté de confession en rajoute à l’ambigüité autour de la croix en affirmant que « la croix n’est pas un symbole strictement religieux ; elle rappelle la notion de sacrifice pour autrui. La croix renvoie également à la tradition libertaire de la Pologne qui était jadis un pays-modèle en matière de la tolérance vis-à-vis des autres nations et religions ».

La laicité en Pologne est-elle donc impossible ? D’après la philosophe polonaise Halina Bortnowska, « un Etat moderne doit être un Etat laïque, car seul la laïcité crée les conditions nécessaire à la coexistence de la pluralité des points de vue, a-t-elle déclaré sur TOK FM. Mais la laïcité ne saurait être confondue avec la laïcisation, entendu comme une tentative d’effacer la présence de la religion comme ont pu le faire les pouvoirs communistes ». Le débat ne fait que commencer.

Photos : Une :  (cc)justone73/flickr; La croix : (cc)galio/flickr ; "Nona Ora" : (cc)I M A U-M-N-B-N!/flickr