Société

La 'mamma' italienne n'est plus à la maison

Article publié le 9 janvier 2007
Article publié le 9 janvier 2007
Edda Billi vit depuis plus de 40 ans à Rome où elle s'est toujours battue pour que soit respectée l'égalité des sexes. Une croisade de chaque instant.

La Cour de Cassation italienne a récemment décidé que le fait d'obliger une femme à s'agenouiller pour laver le sol pouvait être considéré comme un délit. Une décision qui symbolise une volonté, déjà ancienne, de défendre les droits des femmes.

En Italie, le mouvement féministe est né dans les années 60-70 sur la Via Pompeo Magno de Rome, nichée entre le Vatican et la place de la Liberté. A l'époque, les Romaines s'y rencontraient afin d'organiser leurs revendications pour une égalité plus juste entre les sexes. C'est en 1983 que le Centre féministe séparatiste, devenu aujourd'hui la Maison internationale des femmes de Rome [Casa Internazionale delle Donne], voit le jour. Une association à but non lucratif qui regroupe aujourd'hui plus de 40 associations féministes. « Quand le mouvement a commencé à prendre une certaine ampleur, des journalistes ont été dépêchés pour nous interviewer. Mais on a vu arriver des hommes, alors que ce que nous demandions, c'était qu'on nous envoie des femmes », se souvient Edda Billi, , l'une des fondatrices du mouvement.

<<strong>'Un assassin a les clés de chez moi'

L'énergie des féministes italiennes des seventies est aujourd'hui bel et bien intacte : les juges italiens ont ainsi été récemment taxés de machisme et de conservatisme par les 'Chiennes de garde' de la péninsule. Leur faute ? Avoir déclaré qu'« une main aux fesses portée de façon impulsive et occasionnelle ne pouvait constituer un cas de harcèlement sexuel au travail ». Résultat? La Cour a depuis changé d'" class="external-link">avis. Mais les 'mysogynes' judiciaires estiment toujours qu'une femme aurait pu éviter d'être violée si «elle n'avait pas porté de jean moulant». La tâche reste ardue.

La violence conjuguale reste le principal cheval de bataille du mouvement féministe. « Je préfère parler de violence sexiste que de violence sexuelle. Le terme 'sexuel' est trop beau pour être ainsi dévoyé », souligne Edda Billy, un sourire fugace aux lèvres.

Nous sommes le 25 novembre, Journée internationale contre les violences faites aux femmes. Les Romaines, rassemblées pour l'occasion sur la Piazza di Largo Argentina sont venues réclamer haut et fort l'arrêt des violences sexistes. Leurs visages tendus n'ont l'air de plaisanter.

Alors que la manifestation bat son plein, les manifestantes entonnent des slogans féministes, énoncent des discours et brandissent des pancartes sur lesquelles sont affichés des messages chocs : « Home, bloody home » [foyer, sanglant foyer] en détournement de la chanson de U2, 'Sunday, bloody Sunday' ou encore « l'assassin vit chez moi ».

A 13 heures, point d'orgue du rassemblement, on dénombre à peine quelques 200 manifestantes et quasiment aucun homme. Peu de femmes jeunes déambulent dans le cortège ou s'expriment lors de l'assemblée générale ayant lieu un peu plus tard dans l'après-midi.

Des lois faites par les hommes

À Rome, force est de constater que peu de femmes sont véritablement impliquées dans la vie politique locale. Parmi les 17 membres du gouvernement municipal, seuls 5 sont des femmes. Au Conseil municipal, des partis comme l'Alliance nationale [Alleanza Nazionale] ou Forza Italia, respectivement deuxième et troisième forces politiques de la ville, ne comptent aucune femme parmi leurs représentants.

Au niveau national, le gouvernement Prodi ne fait guère mieux, puisque seuls 2 des 18 ministères italiens sont aux mains du supposé sexe faible. La ministre pour l'Egalité, Barbara Pollastrini, a récemment annoncé la mise en place d'une loi pour la protection des femmes. Une initiative qui n'est pas du goût de tous. Les Italiennes ont ainsi tendance à être de plus en plus « isolées » en Europe, contrairement à ce que l'on peut observer dans les autres démocraties européennes.

Des pays comme l'Allemagne, la Lettonie ou la Finlande, dirigés par les charismatiques Angela Merkel, Tarja Halonen et Vaira Vike-Freiberga, parviennent davantage à respecter un certain niveau d'égalité hommes-femmes. En France, la candidate socialiste aux élections présidentiellesde 2007, Ségolène Royal, a d'ores et déjà annoncé que la première loi qu'elle promulguera si elle est élue visera à lutter contre les violences sexistes.

Nombreuses sont les Romaines pour qui l'Espagne est l'exemple à suivre. Irene Giacobbe, membre de l'association 'Power Gender', aimerait « qu'on nous prête Zapatero pendant quelques mois. » La politique égalitaire menée par le Premier ministre socialiste espagnol est très appréciée des féministes romaines. Et notamment les efforts déployés pour respecter la parité hommes-femmes au sein du gouvernement ou le vote de la loi intégrale sur la violence de genre, en décembre 2004 et jusqu'alors inégalée en Europe.

Le mythe de la 'mamma'

Mais des divergences d'opinion se font sentir au sein même de la société romaine. Alice, professeur d'anglais arrivée d'Australie il y a un an et demi, assure que la « société australienne est beaucoup plus machiste que la société romaine, notamment en raison de la non-mixité des écoles ». Mais Edda Billi ne l'entend pas de cette oreille et s'attaque au mythe de la « mamma », trop souvent vue comme le chef de clan. « C'est la télé, ce juge tout-puissant de la société contemporaine, qui a le pouvoir à la maison aujourd'hui », explique-t-elle.

Des exemples ? Le programme 'La Pupa e il Secchione' [La belle et le bûcheur], dans lequel un jeune homme très intelligent a pour mission de transmettre son savoir à la ravissante idiote de service tout en essayant de la mettre dans son lit. Ou l'émission 'Uomini e Donne' où quelques hommes et beaucoup de femmes (toutes plus dénudées les unes que les autres) doivent simuler une attirance les uns envers les autres.

Au machisme véhiculé par la télévision est décuplé à Rome, il faut ajouter l'omniprésence du Vatican et sa vision traditionnaliste de la famille. La Maison internationale des femmes de Rome se trouve dans le quartier du Trastévere, « le plus près possible du Vatican, pour déranger », plaisante une activiste qui préfère garder l'anonymat. Les récriminations des féministes ne sont finalement que le reflet fidèle de ce qu'endurent les Romaines : « la stratégie du Vatican consiste à maintenir les femmes à la maison et à renforcer sa place inférieure, sous le regard impassible et complice de la société ».

Crédit photos : FGA