Société

La GPA en Italie : l'enfer, c'est les autres

Article publié le 5 février 2016
Article publié le 5 février 2016

L'appel lancé en décembre par certaines « féministes » italiennes et adressé aux institutions européennes a fait du bruit : c'est une nette prise de position contre la gestation pour autrui. Si de nombreux couples gays, ou des femmes qui ont subi une vasectomie, y seraient favorables, cette méthode de fécondation assistée donne lieu à de vifs débats entre les différents courants du féminisme.

Pendant que l’Italie discute un peu à tort et à travers de la stepchild adoption ou du projet de loi sur les unions civiles, un appel a été lancé à propos de la dénommée « location d’utérus », en semant la confusion. Que les choses soient claires : l’Italie ne discute en aucun cas de la légalisation de la gestation pour autrui, (GPA) c’est-à-dire de permettre à une femme de mener à terme une grossesse pour le compte d’un autre couple ayant donné l’embryon.

« Nous refusons de considérer la gestation pour autrui comme étant un acte de liberté et d’amour. Elle est interdite en Italie mais (…) des "commanditaires" italiens peuvent trouver dans d’autres pays une femme qui "porte" un enfant pour eux. Nous ne pouvons pas accepter, seulement parce que la technique le rend possible, et au nom de droits individuels présumés, que les femmes redeviennent des objets à disposition. »  C’est en ces termes que s’est exprimé le collectif pour les droits des femmes Se non ora quando, (littéralement « Si ce n'est pas aujourd'hui, alors quand », ndlr) en invitant les institutions européennes à écarter la possibilité de la gestion pour autrui.

9 900 euros le nouveau né

Ces propos ont déclenché de nombreuses critiques : « Elles se la jouent féministes avec l’utérus des autres » crie une femme. « Pour l’avortement l’utérus est le leur, mais pour la gestation pour autrui doivent-elles décider pour les autres ? », déclare une autre activiste LGBT sur les réseaux sociaux. Le résultat d’un choix n’est pas un acte de liberté en soi. C’est le fait d’avoir une réelle possibilité de choix qui constitue une liberté légitime.

Si d’une part, parler d’ « acte d’amour » sans distinction renvoie à l’angélisme et simplifie la question de la GPA, une condamnation en tout et pour tout de cette dernière ne semble pas très sensée. Les raisons des couples gays et hétérosexuels sont tout aussi valables – ne l’oublions pas – que celles des féministes qui s’inquiètent de la marchandisation du corps de la femme.

Ce risque est objectivement une triste réalité dans de nombreux pays, surtout dans ceux en voie de développement. Le Centre pour la reproduction humaine en Ukraine propose un nouveau-né pour 9 900 euros. La clinique de luxe moscovite Sweetchild part du prix de 35 000 euros. Au Népal, les cliniques pour la GPA poussent comme des champignons révèle le journal espagnol El Pais. Les spermatozoïdes et les ovules proviennent de blancs caucasiens, les gestatrices sont en revanche autochtones. Tout cela existe bel et bien et c'est honteux. Mais la GPA ne se limite pas à ces « usines à bébés ».

Il faut au contraire comprendre que c'est justement l'absence de lois nationales en la matière qui pousse de nombreux couples à se rendre à l'étranger pour avoir recours à des méthodes « avilissantes ». Pour le dire avec les mots de la sociologue (et féministe)  Irène Théry dans  Libération : « C’est très exactement comme si on disait que l’adoption internationale éthique organisée par notre droit était la même chose que le trafic d’enfant le plus abject ».

Une GPA éthique

Toutes les féministes ne sont pas contraires à la GPA. Irène Théry, qui s’est occupée du rapport historique sur la famille Filiation, origines, parentalité a affirmé que « pour certain(e)s le fait de vouloir porter l’enfant d’autrui est tout simplement un acte impossible, inconcevable », mais les études sur ces gestations sont facilement accessibles et il est parfaitement possible de s’informer.

Irène Théry identifie par ailleurs dans les causes de ce refus un fossé d’avantage générationnel qu’idéologique ou politique : « Nombre des plus de 60 ans (je n’ai rien contre eux, j’en fais partie) semblent la voir comme une sorte de "fin du monde humain" ». Un écart analogue existe aussi parmi les différentes vagues du féminisme. Par exemple, ceux qui s’opposent à la GPA en France (où l'on a beaucoup discuté, mais rien de concret n’a été mis en œuvre, ndlr) sont des personnalités comme Sylviane Agacinski, une féministe également opposée au mariage homosexuel.

La philosophe Elisabeth Badinter, se dit en revanche favorable à une « GPA éthique », sur la base du modèle britannique. Depuis 1985, le Royaume-Uni est le seul pays en Europe occidentale a avoir légiféré sur la question. Seuls les couples (homosexuels ou hétérosexuels) qui ne peuvent pas mener une grossesse à terme pour des raisons biologiques, psychologiques ou de santé, peuvent recourir à la GPA. Les mères porteuses sont volontaires, pas rémunérées, et le remboursement des frais médicaux générés par la grossesse est fixé à 10 000 euros maximum. Pour être mère porteuse, les conditions sont strictes : il faut être en bonne santé et avoir une situation économique stable (afin de justement éviter tout risque de marchandisation), et être également suivie par un psychologue.

En Grande-Bretagne, la gestatrice ne peut, en aucun cas, mener à terme plus d’une grossesse pour le compte d’autrui tout au long de sa vie, ni être donneuse d’un embryon. Les mères porteuses choisissent par ailleurs le couple, le contraire n'est pas possible. Toutes ces mesures facilitent le processus de filiation et  n’ont pas de répercussion psychologique ou économiques sur le choix de la gestatrice.

La nécessité d'un débat sérieux

Faire parler des visages connus mais désinformés - je cite la réalisatrice Cristina Comencini : « Une mère n’est pas un four » -  fait ressortir la confusion totale de la population italienne, y compris des signataires de l’appel. Adopter la politique de l’autruche face à la GPA équivaut à favoriser indirectement l’exploitation de ces femmes des pays en voie de développement, qui sont, en effet, dans certains cas contraintes d’« enfourner » des enfants.

Ou bien veut-on être féministe uniquement pour certaines femmes, suffisamment « blanches » pour ne pas avoir à porter les enfants des autres ? Si la liberté de choisir en connaissance de cause est légitime, pourquoi l'interdire à celle qui désire porter l’enfant d’un autre couple, dans un cadre juridique strict ? Pourquoi partir du principe que celui qui la choisirait « ne comprend pas », ou n’est pas légitime à avoir voix au chapitre ?