Société

La dépression en Europe : 4 psychologues passés au scalpel

Article publié le 26 septembre 2011
Article publié le 26 septembre 2011
A la faveur d’une étude réalisée par l’European College of Neuropsychopharmacology, quatre psychologues d’origine polonaise, espagnole, française et italienne ont bien voulu apporter leur expertise sur les résultats d’une méthode controversée. Un tiers des Européens souffrent de maladies mentales. C’est un fait. cafebabel.com a décidé de le disséquer… sur un divan

Pologne : la médicalisation de la vie quotidienne

« Aujourd'hui quelqu'un de triste passe pour un déprimé, une personne joyeuse est un maniaque, et l'anxiété est un symptôme de la paranoïa. »

« En tant que psychiatre avec 25 ans d'expérience, je crois que le résultat de cet étude est grandement exagéré. Cette étude a démontré un phénomène de médicalisation de la vie quotidienne. Les personnes vivant dans des sociétés modernes et riches veulent éviter des désagréments. Par conséquence des réactions émotionnelles normales sont prises pour des maladies. Aujourd'hui quelqu'un de triste passe pour un déprimé, une personne joyeuse est un maniaque, et l'anxiété est un symptôme de la paranoïa. Voilà un exemple: un jour j'ai eu un appel téléphonique d’un département d'oncologie avec une demande urgente pour rencontrer une femme souffrant d’une dépression sévère. J'ai demandé comment il avait su qu’elle souffrait d’une dépression. Il s'est avéré que cette femme avait un enfant malade du cancer qui venait juste de mourir. Alors bien évidemment la mère était assise larmoyante dans le couloir de l’hôpital. Il y a 20 ans, si quelqu'un déplorait la perte d'un enfant, il déplorait tout simplement la perte d'un enfant. Aujourd'hui il souffre d’une dépression sévère. »

Professeur Łukasz Święcicki, chef du Département des Troubles Affectifs à l'Institut de Psychiatrie et de Neurologie à Varsovie

Espagne : l'acceptation du refus de l'autre est très important

« Ce que je vois souvent dans mon cabinet (cabinet/consultation), ce sont de problèmes de dépression, agoraphobie, problèmes de couple, des dérangements psychosomatiques, problèmes alimentaires…il y a quelques patients qui prennent des médicaments, mais pas d´autres (car ce sont les docteurs qui s´en occupent). Dans le cas espagnol, nous sommes très inquiétés par « ce que les autres vont dire ». Ce qui n’est pas un désordre, mais qui peut le provoquer. L´acceptation du refus des autres est très important pour nous. J´ai travaillé avec quelques patients étrangers et ils n’étaient pas très différent de nous dans leurs motivations personnelles. »

Angel Marín Tejero: psychologue clinique spécialisée en psychoterapie

France : la société est responsable des principaux maux

« Ce n’est pas parce qu’une personne est névrosée qu’elle est forcément malade. »

« Je n’ai pas entendu parler de l’étude à proprement parler. Dans les troubles mentaux en général, et la dépression en particulier, il y a deux choses : les éléments déclencheurs d’une part et les causes d’autre part. Les éléments déclencheurs peuvent procéder d’une rupture amoureuse, d’un deuil, d’une grosse déception. En somme, tout ce qui porte une modification de la composante narcissique de la personne. Deuxièmement, on distingue trois causes : la psychose, la névrose et la perversion qui généralement remonte à l’enfance. Et ce n’est pas parce qu’une personne est névrosée qu’elle est forcément malade. Dans tout ça, la dépression est un symptôme transversal des trois causes précitées. Ce qui explique selon moi la recrudescence de troubles mentaux en Europe est liée au rapport à l’image de notre société qui tend à un gonflage de l’égo. Ce dernier débouchant automatiquement un individualisme. D’une manière générale, il est difficile de mesure la dépression et il est vrai que d’un côté, ce type d’étude dégage une volonté de maîtrise de la maladie. Je trouve ça intéressant mais cela ne m’est pas destiné en tant que psychologue. »

Julien Faugeras, psychologue à Paris

Italie : la précarité produit un malaise collectif

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« J’ai l’impression que cette recherche est un peu trop alarmiste. Dans le document, on ne précise pas assez la méthodologie utilisée. Par exemple, qu’est-ce que ça veux dire une personne qui souffre d’insomnie ? Elle dort mal, ok, mais depuis un ou six mois ? Pourtant, je crois que les problèmes de dépression et anxiété ont beaucoup augmenté ces derniers temps et cela est s’explique par la hausse de consommation de psycholeptiques. Les problèmes qui affectent la sphère de la sexualité, comme les perversions, la dépendance sexuelle ou le manque de désir, sont de plus en plus communs. Il existe un malaise collectif, dû à une précarité généralisée, qui en Italie se retrouve dans le monde du travail, de la famille, mais surtout dans les valeurs et dans les idées. Cela affecte surtout les générations plus jeunes, qui ont du mal à affronter cette précarité existentielle, sans pouvoir compter sur un solide réseau de relations. »

Dottoressa Anna Zanon – psychologue et psychothérapeute (Milan) Responsable du site Il mio psicologo

Photo : drewleavy/flickr Vidéo : (cc) catheee100/youtube