Société

La comédie du Parlement à deux têtes

Article publié le 2 octobre 2006
Publié dans le magazine
Article publié le 2 octobre 2006
Le 18 septembre, la campagne pour un siège unique du Parlement européen, a franchi la barre du million de signatures.

Il fallait s’y attendre : la campagne de l’eurodéputée suédoise Cécilia Malmström, entamée en mai dernier, en faveur du siège unique à Bruxelles n’a pas recueilli le support unanime de ses pairs. Son objectif est pourtant louable : mettre fin à la folie du Parlement européen qui a un siège à Bruxelles et à Strasbourg.

Bernd Posselt n’est qu’un parlementaire parmi d’autres soutenant que « si nous voulons une capitale unique, il faut que ce soit Strasbourg et non Bruxelles». Posselt voit dans la ville de Strasbourg le symbole du rapprochement franco-allemand après la Seconde Guerre mondiale. Un million de citoyens européens et la majorité des eurodéputés se seraient-ils donc tout simplement trompés ?

Pour le député britannique, Richard Corbett, « le siège du Parlement européen devrait être à Bruxelles car cette ville accueille déjà les trois quarts de notre activité parlementaire ainsi que les autres institutions. » Il explique que les députés « sont en contact avec la Commission et le Conseil tous les jours. De plus les Etats membres, les ONG, les syndicats et les organisations patronales ont tous leur siège à Bruxelles. Bruxelles est de facto la capitale européenne », conclut-il.

Symbole de bureaucratie et de démence

Bien que Bernd Posselt affiche peu d’enthousiasme à l’égard de cette idée, la grande majorité des députés européens semble aujourd’hui en faveur d’un siège unique situé à Bruxelles plutôt qu’à Strasbourg. Aujourd’hui, ces mêmes députés ont même obtenu un écho au sein de la Commission européenne. Vice-présidente de la Commission, Margot Wallström, a récemment déclaré au magazine institutionnel E!Sharp que « ce qui était autrefois un symbole très positif du lien entre la France et l’Allemagne est devenu un emblème négatif, celui du gaspillage monétaire, de la bureaucratie et de la démence des institutions bruxelloises ».

Et Margot Wallström n’a pas tort. Quatre jours par mois, les eurodéputés doivent quitter Bruxelles pour aller assister à des séances plénières à Strasbourg. Ce qui coûte environ 200 millions d’euros au Parlement européen, rien qu’en frais de transport. Il y a fort à parier que le coût de ces voyages en terme d’image est bien supérieur et que l’Union européenne, déjà fortement discréditée aux yeux de ses citoyens, se passerait bien d’une telle réputation. L’opinion publique concernant l’UE n’a jamais atteint un niveau aussi bas depuis le rejet du projet de Constitution en 2005. L’Europe a plutôt besoin de bonnes nouvelles.

Que faire de Strasbourg ?

Néanmoins, même les partisans de Bruxelles admettent qu’il existe un problème chronique : les 25 Etats membres sont les arbitres suprêmes à qui il appartient de décider du lieu où le Parlement européen doit travailler. Chaque nation a un droit de veto, y compris la France, et peut donc s’opposer à l’adoption du siège unique. Richard Corbett reconnaît qu’il faudra probablement dédommager Strasbourg de la perte du Parlement. Le bâtiment strasbourgeois qui abrite l’institution pourrait désormais accueillir les sommets du Conseil européen ou un nouvel Institut européen de technologie. Cela incitera-t-il la France à accepter que le Parlement quitte Strasbourg?

Le 8 septembre dernier, Nicolas Sarkozy a critiqué le fait que les décisions clés de la politique européenne soient prises à l’unanimité. Il sera intéressant de voir s’il maintient cette position dans l’éventualité où il serait élu à la tête de l’Etat français.

Ce gaspillage de temps et d’énergie pour passer d’un lieu à l’autre alors qu’il s’agit de la même institution est absurde. Invoquer le rapprochement franco-allemand comme justification symbolique du choix de Strasbourg a pris fin avec l’élargissement vers l’Est en mai 2004. La campagne pour un siège unique et un million de signatures a grand besoin d’être relayée.

Se dissimuler derrière le masque de l’Union européenne a trop longtemps été le recours des dirigeants nationaux pour faire passer leurs réformes impopulaires. Les eurodéputés ont jusqu’à présent fait autant qu’ils ont pu pour mettre fin à ce vaudeville. Il est temps pour les Etats membres de prendre leur responsabilité et de convaincre la France du bien fondé d’un emplacement unique. Ou alors d’admettre leur défaite.