Société

L´Espagne dans l´OTAN : de l´opposition à la présidence

Article publié le 6 janvier 2003
Publié dans le magazine
Article publié le 6 janvier 2003
Retour sur le processus d’adhésion de l’Espagne à l’OTAN. Moins consensuel que l’élargissement à l’Est de décembre 2002, surtout au sein du pays, cet événement a largement divisé la population espagnole, mais a surtout marqué le retour de l’Espagne dans l’ordre international, parallèlement à son adhésion à l’UE.

Au début des années 80, en pleine transition politique, l´Espagne était un endroit difficile. La gauche avait hérité d´une idéologie qui, avec l´abandon du marxisme pur et sa reconversion dans la sociale-démocratie, était en plein processus de transformation dans le reste de l´Europe. Cette évolution fut décidée à temps par le Parti Socialiste Espagnol (PSOE) de Felipe González, grâce à une manoeuvre politique historique de conquête du pouvoir qui lui valut le soutien massif des classes moyennes en 1982. Mais le PSOE fut aussi l´héritier d´une période confuse et contestataire, prolongée artificiellement en Espagne à cause du franquisme, interminable, et nourrie de manière romantique par les velléités de changement qui furent le signe principal de l´arrivée des socialistes sur « l´autre côté du fleuve », le siège du pouvoir, la rive interdite et inatteignable pendant des années.

Rétrospectivement, on peut dire que ces attaches idéologiques, qui ont fertilement ponctué le chemin conduisant à un profil attrayant et libéré de l´ancien régime fasciste, formèrent finalement d’étranges méandres que le PSOE, une fois sérieusement converti en parti de pouvoir, dut éviter soigneusement, et même dépasser, non sans créer une extrême rancune et une sensation d´avoir été trahis dans une bonne partie des secteurs de gauche.

L´entrée dans l´Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) fut un de ces obstacles, un piège que le PSOE s´était tendu lui-même par manque de perspective historique -peut être à cause de l´inexpérience de ses dirigeants- et qui provoqua une volte-face spectaculaire dans l’histoire politique récente de l’Espagne, aujourd´hui observée avec une sensation de lointaine naïveté. De l´activisme quasi-révolutionnaire, des manifestations massives, des consignes alarmistes, et un des cris de guerre les plus populaires de l´histoire de notre démocratie (« Non aux bases [militaires américaines] ; l’OTAN dehors ») et à travers la très célèbre promesse (tenue) électorale de référendum libérateur du joug yankee, vers un glorieux future conduit par les socialistes, les dirigeants du PSOE, une fois sous le poids du pouvoir et de son caractère officiel, sous la pression de la responsabilité et de la réalité internationale, il se mirent à défendre l´entrée dans l´OTAN qu´ils avaient tant critiqué à l´antérieur gouvernement de droite de l´UCD

La rupture de la gauche

Mais ce changement de cap idéologique eut un coût politique. L´OTAN devint une question d´Etat. La supposée “trahison” des socialistes, qui -lorsqu’ils étaient dans l’opposition- furent à la tête de nombreuses manifestations contre l’OTAN et défendirent, dans un nouveau scénario, l´entrée de l´Espagne dans l´Alliance comme méthode d´intégration au sein des grandes institutions internationales (conscients qu´ils étaient que l´OTAN était un complément convaincant à l´adhésion à l´UE) marqua la naissance d´une “gauche de califes”, pluripartite, formée d´organisations petites ou moyennes, et situées aux marges progressivement abandonnées par le PSOE. Cette gauche, qui avait Izquierda Unida (IU, Gauche Unie) comme noyau central, et à laquelle s´agrégèrent ultérieurement lors de leur émergence des partis nationalistes de gauche (BNG, galiciens ou ERC, catalans), phagocyta les votants les plus radicaux, déçus par le socialisme “centriste” du PSOE.

Mais si la question de l´OTAN en Espagne est singulière, c´est à cause du procédé utilisé, le référendum, que, plus tard, Felipe González lui-même considéra comme une “erreur politique”, et qui divisa la société espagnole, provoquant une scission sans issue pour la gauche. Dans ce sens, il faut souligner que la victoire du OUI, minime au bout du compte (52% des voix), et obtenue grâce au succès électoral d´un PSOE au faîte de sa popularité, fut refusée au Pays Basque, où l´on vit se perpétuer la tradition d’un vote contraire à la majorité nationale en tant que revendication d’une singularité politique, serait-ce contre la rationalité même et le sens de l´opportunité politique, sociale et économique.

Entrée avec conditions

Même si l´entrée dans l´OTAN fut conditionnée à un certain nombre de points -réduction progressive de la présence militaire sur le territoire national, limitation de la participation espagnole effective au sein de la structure militaire- cette entrée renforça, de fait, la position de notre jeune démocratie dans le contexte international occidental, ce qui était le but recherché. Elle facilita aussi son implication dans les processus de création d´une UE qui, sans structure militaire, était inconcevable sans le bouclier protecteur de l´OTAN. Ultérieurement, les évènements se succédèrent de manière imprévue : le mur de Berlin tomba avec le rideau de fer; la Guerre Froide, leitmotiv de la naissance de l´Alliance, n´était plus une menace réelle. Le monde vivait un changement dans la configuration de son ordre international, qui resta indéfini jusque la chute des Twin Towers. Cela donna lieu à la naissance d’un nouvel ennemi, pluricellulaire et amorphe, qui rendait presque obsolète les organisations militaires internationales, telles que l´OTAN, et exigeait (comme le montre l’actualité la plus récente) une stratégie intégrale formée simultanément sur les fronts judiciaires, policiers et politiques à l’échelle internationale. Ou encore, une mondialisation non plus uniquement des économies et des marchés , mais aussi de la justice et de la coordination politique.

Javier Solana fut un des leaders de cette période de transformation. Sa nomination intégra encore plus l´Espagne dans l´Alliance et signifia la reconnaissance de l’ouverture internationale des gouvernements de la transition politique, socialistes comme centristes. Plus tard, Solana est devenu M. PE leitmotiv de la naissance de l´Alliance SC, responsable de la politique extérieure de l´UE. Ces deux nominations scellent symboliquement le parallélisme de deux institutions qui furent longtemps deux sources d´anxiété pour une Espagne longtemps isolée et dont la transition ne passait pas uniquement par un changement politique, mais encore par l´intégration effective au contexte international, duquel elle s’était tenu éloignée pendant quarante obscures années.