Société

Jeudi Noir, l’histoire d’un collectif appart

Article publié le 4 juin 2013
Article publié le 4 juin 2013
Paris – ville de l’amour, ville des Lumières, ville des loyers aussi. En l’espace de 10 ans, les prix à la location ont augmenté de 50% alors que dans le même temps des milliers de m² sont laissés vacants. Jeudi Noir, un jeune collectif militant français, profite de l’espace et occupe depuis quelques années ces appartements inoccupés.

Le documentaire Ainsi squattent-ils, qui sort demain, retrace le parcours de leurs actions qui visent, à proprement parler, l’extension du domaine de la lutte.

Ils s’appellent Jonathan, Élise, Stéphane, Romain, Margaux et Julien. Ils vivent à Paris et ne comptent pas parmi les personnes qui auraient le plus de mal à se loger. Semble-t-il. Mais tous ces jeunes se retrouvent échoués sur le front de la cherté des loyers ou de celui de la paperasse à fournir afin d’obtenir un contrat de location. Ils ne peuvent pas non plus compter sur l’argent de poche versé chaque mois par leurs parents ou sur un job garantissant un revenu stable. Leur solution contre l’augmentation des loyers ? Squatter. « Oui, c’est totalement illégal. Mais c’est légitime », affirment-ils. Squatter ne se résume pas à occuper un logement vide sans droit ni titre – pour Jeudi Noir, la réquisition des bâtiments vacants va bien plus loin.

Jeudi Noir ou l’utopie des squats

« Je voulais travailler sur l’univers des squats. Parce qu’ils sont à la marge de la ville et de la loi et que c’est en marge des cahiers d’écoliers que se dessinent les rêves les plus fous et les plus doux, ceux qui donnent de la saveur à la vie », disserte Marie Maffre. La documentariste a accompagné les jeunes du collectif Jeudi Noir pendant deux ans et demi. Son documentaire Ainsi squattent-ils explore les réalités de leur militantisme. « Dans les lieux qu’ils occupent, ils inventent une vie collective en dehors des systèmes marchands, en dehors des systèmes tout court. »

« Nous sommes la première génération qui vit moins bien que leurs parents et grands-parents ! »

Les images sombres, souvent branlantes, toujours intimes de Marie Maffre plongent le spectateur 90 minutes durant dans un univers de lutte utopique contre le quotidien. Leur rêve d’une vie de solidarité au sein d’un système d’autogestion horizontal se confronte à la réalité et aux exigences sur place. Pas d’eau dans les chambres de la Marquise - un hôtel particulier situé place de Vosges, et occupé en octobre 2009. Il faut également gérer les problèmes de tuyauterie, inutilisée pendant des décennies, créer des toilettes sèches et faire un planning de ménage. La camera de Marie Maffre - amie et confidente des jeunes - filme tout : l’organisation de leur quotidien dans cet immeuble inhabité pendant 40 ans, les problèmes personnels, les réunions du collectif, la menace permanente d’expulsion, la peur, les engueulades en raison d’un planning de ménage non respecté. L’aventure durant la réquisition d’un bâtiment, propriété du groupe Axa à proximité de l'Élysée. L’enthousiasme, les fêtes, la collectivité. L’amitié. L’expulsion des jeunes qui doivent quitter leur « maison » après une année d’occupation, le 23 octobre 2010. La deuxième expulsion, quand la police fait à son tour le ménage des lieux de l’avenue Matignon en février 2011, moins de deux mois après leur installation. Leurs déceptions, leurs découragements – et leur volonté de continuer leur lutte.

(Photo tirée du film « Ainsi squattent-ils » / courtoisie de ©Marie Maffre)Lire aussi sur cafebabel.com : Interview avec Julien Bayou « Le mal-logement est un problème continental »

Marie Maffre fait du cinéma engagé : la documentariste s’est plongée au cœur du collectif pour donner une voix à tous ces jeunes squatteurs de Jeudi Noir, « des jeunes précaires, des étudiants, des freelance, des cumulards de CDD sans CDI, des chômeurs, des parents célibataires… », précise Julien Bayou, co-fondateur de l'organisation. Pour les jeunes en mal de logement, le jeudi fait référence à un jour noir, celle de la chasse (vaine) aux petites annonces qui en France a donné naissance aux « galériens du logement ». Les membres de Jeudi Noir luttent pour l’amélioration des conditions de logement pour les jeunes. En général plus mobiles et souvent obligés d’habiter les villes, ce sont les premiers concernés par la crise de logement en se retrouvant contraint de verser à la fin du mois une grande partie de leurs revenus sur les comptes de la génération de leurs parents. « Les squats n’existeraient pas si on n’était pas dans une période de crise majeure du logement », constate Marie Maffre. Et Jeudi Noir de conclure : « Nous sommes la première génération qui vit moins bien que leurs parents et leurs grands-parents ! » A vous les studios.

En France, 2,3 millions de logements (soit environ 7 % des habitations françaises) sont vides. Seuls en Ile-de-France, 329 000 logements vacants sont comptabilisés dont 70 % se trouvent à Paris ou en petite couronne. La Fondation Abbé Pierre parle de 3,6 millions de personnes mal logées en France. 1,7 millions de dossiers de demande de logement social sont en attente. (Sources : Le Parisien et Fondation Abbé Pierre)

Illustrations: Une: des activistes de Jeudi Noir à Paris, 2009 (cc) AntoineWalter/Flickr; en-texte: affiche officielle et filmstill du documentaire « Ainsi squattent-ils », courtoisie de ©Marie Maffre; Vidéo : (cc) Allo-Ciné Fr/YouTube