Société

Jean-Claude Acquaviva, racine corse

Article publié le 14 novembre 2006
Article publié le 14 novembre 2006
Chanteur et leader du groupe de polyphonie corse ‘A filetta’, Jean-Claude Acquaviva, 41 ans, disserte sur son dernier album, les femmes de l’île de Beauté et la France jacobine.

Le charisme de mon invité transparaît dans ses yeux gris acier qui m'accueillent au matin d’une limpide matinée d’automne parisienne. Mais c’est avec sa voix, grave et hiératique, que Jean-Claude Acquaviva a su mener son groupe, ‘A filetta’ aux sommets de l'art de la polyphonie corse. Un timbre a cappella qui, mêlé à celui des six autres membres du groupe, a conquis le public de l'auditorium de l'Institut du Monde Arabe, le soir avant que je le rencontre.

N'oublie jamais la fougère

La salle parisienne n'était pourtant pas à la hauteur des performances acoustiques de la petite église de village où j'ai entendu pour la première fois chanter ‘A filetta’. « C'est vrai », admet Jean-Claude Acquaviva « des concerts comme celui de Rogliano [au Cap corse] nous permettent de conserver un lien avec notre terre. » L’homme parle corse, une langue largement compréhensible pour moi qui suis Italien.

’A Filetta’ cherche à préserver la simplicité qui existait lors de la formation du groupe en 1978 par « des amateurs.  » Parmi les membres de la première heure, des « instituteurs ou des bergers » et Jean-Claude Acquaviva, 13 ans à l’époque. « Nous avons payé de notre poche notre premier voyage à l'étranger, dans la Sardaigne voisine», se souvient-il en souriant. « On ne demandait rien de plus ».

En 1994, l’heure du choix sonne. « Nous étions face à une alternative,  » explique Acquaviva. « Continuer à nous amuser ou prendre les choses au sérieux. Nous avons pris la voie professionnelle, portés par l'envie de nous réaliser, avec l'aide du compositeur Bruno Coulet et du metteur en scène Jean-Yves Lazennec ».

A une condition : rester fidèle à leur nom. En corse, « filetta » signifie « fougère », une plante très répandue sur l’île de Beauté et «difficile à arracher car dotée de racines qui se développent à l'horizontale », souligne Acquaviva, joignant le geste à la parole. « D’ailleurs quand un corse quitte l'île et oublie ses racines, on dit : ‘s'è scordatu di a filetta’ [il a oublié la fougère] ».

De l'innovation mais pas de pop

Pour Jean-Claude Acquaviva, la musique corse doit être à l'avant-garde. « Nous voulons être aussi populaires que les autres genres musicaux, sinon autant nous mettre au musée. Nos collègues qui s'opposent aux innovations me rappellent les damnés de ‘l'Enfer’ de Dante qui furent condamnés à marcher la tête à l'envers et à pleurer par derrière. Pour autant, il ne faut pas perdre l'authenticité de la musique corse », martèle t-il. Référence implicite à ‘I Muvrini’, autre groupe de polyphonie corse très connu, qui a mélangé les chants traditionnels avec des sonorités pop et des fonds sonores instrumentaux.

Le discours d’Acquaviva vaut aussi pour la politique. «On nous accuse d'avoir oublié notre engagement des premières années en faveur de l'indépendance de la Corse, » explique Acquaviva avant d’enfoncer le clou. « En réalité, nous sommes encore plus militants qu'avant ».

Une Corse « annexée par la France »

Mais quel rapport entre la question corse et le dernier album d' ‘A filetta’ intitulé ‘Médée’? « Le thème des femme,  » explique Acquaviva, qui cite même le poète Sénèque en introduction d'une de ses chanson : ‘Nulle force au monde, ni ouragan, ni incendie ou machine de guerre n'a la violence d'une femme abandonnée, ni sa force ou sa haine’. « Je vois chez Médée la même force que chez les femmes corses qui sont descendues dans la rue dans les années 90 pour protester contre la violence des indépendantistes ».

Une violence avec laquelle Acquaviva confesse entretenir des liens ambigus. « Nous condamnons les crimes de sang commis par les ‘clandestins’. Mais on ne peut pas se contenter de condamner,  » glisse t-il avant de reprendre d'un ton sérieux, en français cette fois : « qu'on le veuille ou non, la violence clandestine naît de l'injustice. Je ne suis pas pour l'indépendance, mais il ne faut pas oublier un fait historique irréfutable : la Corse a été annexée par la France. Et c'est une terre beaucoup plus italienne que française.»

«Nous, par exemple, » poursuit-il -en s'adressant à moi en corse –«  nous pouvons nous comprendre. Le problème est que notre île subit trop d'injustices de la part de la France : les élections sont truquées, on ne vote pas librement. Et à chaque fois qu'on veut augmenter le niveau d'autonomie se déclenche une sorte de cordon immunitaire qui va préserver une centralisation imposée par Paris ».

Mais quel lien avec Médée ? « Comme l'héroïne d'Euripide et de Sénèque, la Corse a subi une injustice de la part de la France ». Par amour pour Jason, Médée trahit son père et sa patrie puis se voit abandonnée par son amant dont elle se venge en tuant les deux fils qu'elle avait eu de lui. « Comme dans la tragédie antique, le pacte a été violé » lance Acquaviva avec une gestuelle toute méditerranéenne.

Pour le chanteur compositeur, l’injustice pourrait être réparée grâce à l'Europe. Acquaviva, sceptique sur la Constitution européenne qu'il estime « trop libérale », considère que «la Corse a tout à perdre si les Etats nations reprennent le dessus. Car l'Europe est caractérisée par une notion que la France ne peut absolument pas concevoir : la décentralisation ».

Pour 'A filetta', l'Europe constitue surtout une occasion de dialogue artistique. « Dans le cadre du programme européen ‘Interreg’, [qui soutient des projets entre régions européennes] nous avons essayé de confronter les différents visages de Médée dans la tradition européenne. Le spectacle a été mis en scène par le napolitain Orlando Furioso, avec des actrices sardes, des musiciens du conservatoire de Livourne en Toscane, et la composition du Français Bruno Coulet ».

En outre, « chaque année à Calvi, nous organisons une rencontre avec des groupes polyphoniques du monde entier ». Et de qui se sentent-ils les plus proches? « Curieusement pas de nos voisins sardes car leur chant est trop aseptisé », dit-il avec précaution. « J'adore les Géorgiens, qui nous ont enseigné à chanter de façon puissante avec tendresse et de façon tendre avec puissance », explique Acquaviva. Une énergie qui, dans les crescendos d’’A filetta’ rappelle ainsi le vacarme tendre et fracassant de la mer de Corse.