Société

Italie : sur la route du Rom des camps

Article publié le 15 décembre 2011
Article publié le 15 décembre 2011
Entre un camp de Roms prétendu « exemple d’insertion sociale » et une laverie supposée « symbole du multiculturalisme », les problèmes restent toutefois profonds au sein des communautés gitanes à Rome.

Clopin-clopant, elle marche imperturbablement, les bras croisés. Le regard fixe, elle salue tour à tour ses voisins d’un léger hochement de tête. Tout à coup, elle engueule des gamins qui s’amusent à jeter des glands sur un chien endormi. Toujours les bras croisés. Elle, c’est UbizhaHalilovic. La mairesse du camp.

Derrière, une petite terrasse boisée. A l'intérieur une déco colorée dans les traditions de la culture romSi cette femme rom fait preuve d’autant d’assurance, c’est parce que depuis des années, elle s’est retrouvée légitime à gouverner un village de 203 personnes. 203 personnes dont la majorité s’est prononcée en sa faveur. Par les urnes. Umizha est donc une élue : « Je suis devenu porte-parole du camp à la suite d’élections organisées par la communauté », dit-elle avec un zeste de fierté. Car, même dans un camp de Rom romain, les reliques d’un scrutin remporté se voit dans les choses du quotidien. Tandis que la majorité des familles vivent dans des préfabriqués, Umizha jouit d’une solide maison en bois colorée, spacieuse dont la particularité s’apprécie à l’endroit d’une superbe petite terrasse boisée.

Autorisation, scolarisation et galère

C'est sûrement la raison pour laquelle un accueil chaleureux a été réservé à un professeur d’une illustre université américaine, venu au sein du camp, pour étudier le processus d’intégration sociale par l’école. Ici, au nord de Rome, à proximité de Monte Mario, le camp d’immigrés bosniens, vit dans une apparente quiétude. Paradoxalement, le village est baptisé Cesare Lombroso du nom de la rue adjacente, pavée, en hommage à un professeur italien qui dans L'Homme criminel (1876) élabore le postulat selon lequel certaines populations, dont les Tziganes, sont des criminels par naissance. Le décor est planté. Cependant le Cesare Lombroso campo est aussi le seul village rom à se trouver à proximité du centre ville. Un des rares camps à Rome à être autorisé par les institutions locales (7 au total). Mais aussi un de ceux qui est majoritairement reconnu comme un modèle d’intégration sociale.

« Mon père préférait les conditions de vie en Italie. A Mostar, il n’y avait plus de travail. Moi, je n’ai jamais voyagé. Je ne sais même pas parler le slave. »

« Il y a 10 ans, en 2001, le camp est devenu autorisé. Ainsi, les habitants ont pu jouir de l’eau et de l’électricité en échange de la promesse de scolarisation des enfants », indiquent en cœur Seresa Masci et Catia Mancini, respectivement secrétaire et coordinatrice de l’association Arci Solidarietà en charge de la gestion du camp. Ainsi, à Cesare Lombroso, sur 203 habitants, 34 familles, toutes originaires de Mostar ont en moyenne 3 enfants chacune. Sur 110, 83 sont scolarisés. « De toute façon, si une famille ne veut pas envoyer ses enfants à l’école, je les vire ! », s’emporte Umizha.

La mairesse du camp a commencé par vendre des robes dans la rue pour enfin s'installer à Cesare Lombroso en 2011 où elle a été élue démocratiquement.Les gamins ont le cœur léger. Liban, Brandon et Spider-man (les Roms donnent à leurs enfants les prénoms des séries télévisées qu’ils apprécient) se marrent en comptant leurs billes. Mais qu’en est-il des adultes ? Loin de l’angélisme enfantin, c’est une toute autre réalité. « Si la mairie reconnaît le camp, ils ne reconnaissent pas les personnes à l’intérieur. Pas de papiers, pas de travail. Alors, pour survivre, on a monté un supermarché au sein même du village où l’on vend des métaux, de la ferraille et du caoutchouc. » Malgré ses 43 ans, Umizha a le visage marqué. Preuve d’une vie de labeur. « Je suis venu en Italie à l’âge de 6 ans. Je n’ai jamais voyagé. J’ai fait la manche dans la rue, essayant de vendre des robes. Lorsque je me suis mariée, j’ai ouvert un commerce où je revendais les trucs que je trouvais dans les poubelles. Puis je suis arrivée au camp en 2001. »

« Certains Roms vivent dans le luxe »

Depuis cette année-là, Umizha et les siens semblent avoir trouvé la bonne formule. Cela en fait-il pour autant des Roms arrangés ? « Pas du tout » selon Massimo Converso, président de l’association Opera Nomadi, créée en 1963 pour aider les populations roms à s’insérer dans la société. Le président reçoit en survêt-basket dans le sous-sol du siège de l’association. Massimo a préparé ses « punch-lines » et frappe fort d’entrée avec une « mise au point » : « En Italie, 90% des Roms ont des papiers. A Rome, la situation est différente. Et il ne faut surtout pas la prendre comme référence. » En trois phrases, Converso vient de balayer problèmes d’expulsions, de papiers, de logement… Devant le scepticisme de l’assistance, il ajoute quand même : « Ok. La faute est partagée. D’un côté, le gouvernement italien ne veut pas reconnaître le droit du sol. Mais moi, je connais les Roms. Et c’est aussi de leur faute ces soucis d’insertion. Je peux vous dire que certains vivent dans le luxe. Au sud de Rome, beaucoup de Serbes vivent dans des maisons rutilantes. » Puis il ajoute, référence à l’appui : « C’est d’ailleurs une étude sur laquelle s’est porté, il y a 15 ans, Ratko Dragutinovic dans I kañjarija. Storia vissuta dei rom dasikhanè in Italia. Il y décrit le faste avec lequel ses compatriotes décident de mener leur vie. »

Sur les murs gris, sont accrochés 3 siècles d’histoire Roms en photos.

Massimo Converso connaît aussi le sujet : Cesare Lombroso. Les élections ? « Une farce. » Le camp ? « Un théâtre. » L’association qui le gère ? « Un lobby » Les habitants ? « Ils volent du cuivre. » Bon. Il explique : « Les enfants ne fréquentent pas l’école, les familles ont un passé judiciaire. » Alors pour lui, le parangon de la réussite, c’est son bébé. Soit une laverie gérée par des femmes roms qu’Opera Nomadi a créé avec l’aide du Vatican : « Baxtalo Drom » (litt. « le chemin heureux »).

Créée par Opera Nomadi avec l'aide du Vatican, elle est gérée par des femmes roms.Difficile de trancher. Pourtant, au regard du contexte, ni Cesare Lombroso, ni Baxtalo Drom ne semblent être représentatifs des réalités sociales. Il suffit de mettre un pied dehors pour s’apercevoir que l’un et l’autre sont des havres de paix. Dehors ? C’est 4950 Roms qui vivent en périphérie de Rome dans la frêle retraite de camps soit partiellement tolérés (14) soit illégaux (80). Et depuis le lancement du « plan nomades » (le plan nomade a  a été jugé « illégitime» par le Conseil d'État italien, le 21 novembre dernier), les Roms ont une vie de chien. Lancée à l’initiative du préfet de Rome, le 31 juillet 2009, cette opération a pour fin l’instauration d’un cadre légale afin d’expulser en toute impunité les immigrants. Et ainsi arriver à un quota de 6000 Roms. Or, selon un rapport d’Amnesty International, il y a entre 12.000 et 15.000 Roms qui vivent aux abords de la capitale italienne. La moitié restante ? En voie d’expulsion.

Umizha a raison de pester contre les politiques, « ignorants ». Mais elle se trompe de bataille. Car si l’endroit où elle vit existe, c’est hypocritement grâce à eux. Parce que ce camp reste et restera un prétexte calculé afin d’expulser ses compatriotes. En masse. Ailleurs. Pour le maire de la ville, Gianni Alemanno et les autres, Cesare Lombroso gardera toujours son sens initial : un professeur qui a constaté la criminalité des Roms dès la naissance.

Cet article fait partie de Multikulti on the Ground 2011-2012, la série de reportages réalisés par cafebabel.com dans toute l’Europe. Pour en savoir plus sur Multikulti on the Ground. Un immense merci à toute l’équipe de cafebabel Rome. Avec une note spéciale à Gianluca Martelliano.

Photos : Une (cc) Francesco Paraggio/flickr ; Maison du maire, Amérique et Umizha ©Matthieu Amaré ; Converso ©Ehsan Maleki ; Laverie rom © Opera Nomadi ; Vidéo : ermelindacoccia/youtube