Société

Internet mais pas sans bavures : les semences de l’e-démocratie

Article publié le 15 novembre 2011
Article publié le 15 novembre 2011
Il est aussi simpliste de diaboliser la révolution numérique que de l’encenser comme la seule voie du futur. Après avoir souligné les risques d’un activisme politique superficiel sur Internet, cafebabel.com ouvre sa tribune pour une analyse dont le postulat est le suivant : l’exercice démocratique via Internet est en train d’éclore de toutes parts.

Comme n'importe quel autre média, Internet est ce que nous en faisons. Lorsque la radio, la télévision ou même le téléphone sont apparus, beaucoup rêvèrent d’un monde nouveau où la diffusion de l'information et de l'éducation nourriraient une société plus éclairée. La propagande totalitaire d’abord, puis la consommation de masse, vinrent nous rappeler que les médias ne font en substance que fournir du contenu, et que c'est à nous citoyens d’en valider la qualité. Le grand défi des prochaines années sera d'enseigner aux gens le pouvoir, la beauté et la valeur de l'information et du débat démocratique.

Ni paradis, ni enfer

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Internet a-t-il son rôle à jouer pour la démocratie ? Bien sûr. Nous ne nous interrogeons pas ici sur comment le Net peut changer les pratiques démocratiques, mais sur le fait indéniable que le peuple l’utilise pour s’adonner à la vox populi (et à bien d’autres choses…). Internet est l’unique instrument de communication en perpétuelle croissance, le seul capable de digérer les bons et mauvais côtés de tous les médias qui l’ont précédé. Il s'agit d'un amplificateur, un accélérateur de tout ce que nous avons vu auparavant, et en même temps un endroit pour expérimenter et créer de nouvelles formes d'interaction. Ni paradis ni enfer, Internet est tout simplement une technologie qui est en train de changer radicalement le visage de la société.

Une question bien distincte est de savoir si oui ou non Internet optimise la démocratie. De prime abord, une communication plurielle au sein de la société est ce qu’il y a de plus démocratique : elle permet aux citoyens de trouver l'information dont ils ont besoin pour prendre des décisions et se forger des opinions sur leurs élus. Globalement, la responsabilisation s’accroît, car les comportements anti-démocratiques des puissants sont désormais plus visibles et critiquables. Malgré cela, de nombreux doutes légitimes se sont exprimés quant aux dangers d'un flux d'informations trop important qui échapperait à tout contrôle.

Les risques

Tout ceci amène à considérer trois types de risques potentiels pour la société. Le premier correspond à la prolifération des messages qui encouragent la violence ou donnent de fausses informations fomentant la haine. En ce sens, le cas de la vidéo présentant le terroriste norvégien d’extrême-droite Anders Breivik a fait polémique, et bien que de tels messages de haine n’aient qu’une portée confidentielle, Breivik ne serait pas aussi connu si son crime n’avait été médiatisé comme l'un des plus ignobles de tous les temps.

Le second type de risque est plus dangereux, car il décuple les dangers du premier, en s’appuyant sur l’effet de camaraderie du réseau, qui permet à des groupes de personnes ayant des centres d’intérêts ou des points de vue communs de créer des communautés, imperméables aux influences extérieures. L’intérêt porté à Star Trek par exemple, est inoffensif, mais c'est à juste titre plus inquiétant quand il s’agit de nostalgie hitlérienne. Bien entendu, les fans de Star Trek ou les groupes néo-nazis existaient avant Internet. Mais comme nous l’avons déjà dit, Internet amplifie l’audience de n’importe quel message, et permet la coordination entre des éléments qui, sans cela, n’auraient pas pu entrer en contact. On a notamment beaucoup glosé sur la responsabilité du Net dans l'élaboration du réseau d'extrémistes islamiques d'Al-Qaïda.

Le troisième danger vient de l’incroyable capacité d’Internet à mobiliser les foules, ce qui peut se révéler être à double tranchant. La question de ce pouvoir inspire la plupart des discours actuels sur les rapports entre Internet et politique. Il été répété jusqu’à l’excès le rôle prépondérant d’Internet pendant le printemps des révolutions arabes, lors de la campagne d’Obama, ou pour le mouvement des Indignés : Internet peut encourager des formes de mobilisation politique, c'est un fait. Mais l'exemple des émeutes à Londres montre que de telles turbulences peuvent être incontrôlées et sans revendication politique: quelles que furent les multiples causes de ces troubles, le dérapage d’une manifestation contre la violence policière mise en cause dans la mort d’un homme, en un long tumulte d’incendies et de saccages compulsifs suggère que quelque chose échappe aux prévisions : que ce soit dans la société ou dans la dynamique de ces rassemblements.

La crise de l'Occident, le désir de changement, le déficit démocratique causé par des décennies de crispation du système libéral, amènent actuellement des centaines de milliers de citoyens à manifester dans les rues. Il est vrai, comme beaucoup de critiques le dénoncent, qu’il leur manque un projet commun et des propositions pour une alternative crédible, mais ceci n’est peut-être que le début, l'étincelle pour un désir de changement qui a pris une dimension mondiale grâce à l'Internet et aux réseaux sociaux. La prochaine étape sera-t-elle faite de discussion, de débat, et de construction collective pour une nouvelle démocratie ?

Les semences de l’e-démocratie

Il y a d'innombrables exemples montrant comment le Net peut être exploité pour une mobilisation responsable (Avaaz), pour créer des mouvements politiques participatifs (American Elect), des formes de journalisme citoyen (Agoravox ou Huffington Post, pour le plus célèbre), et des débats raisonnés (Economist debate a notamment lancé une agora virtuelle où l’on échange dans un pur style oxfordien). Ce sont là les semences de cette e-démocratie : continuons à les expérimenter, à les analyser et à les diffuser, et ensemble nous contribuerons à une démocratie plus saine.

Lorenzo Marini est étudiant en doctorat de communication sociale à l'Université Pompeu Fabra de Barcelone.

Photos : Une(cc) charamelody/flickr; Texte (cc) Pantomas/flickr