Société

Immigration et citoyenneté : « L’Italie, c’est moi aussi »

Article publié le 5 mars 2012
Article publié le 5 mars 2012
« L’Italie, c’est moi aussi » est le titre d’une campagne promue au niveau national par 19 organisations de la société civile italienne. L’objectif de cette campagne était de recueillir 50.
000 signatures afin de présenter au Parlement deux propositions de loi : une réforme du droit à la citoyenneté italienne pour les enfants nés en Italie de parents étrangers en situation régulière, ainsi qu’une extension du droit de vote aux élections locales pour les travailleurs étrangers résidant en Italie depuis 5 ans au moins. Les signatures recueillies seront remises le 6 mars prochain à la Chambre des Députés.

L’Italie est une terre d’immigration. Et cela depuis plus 20 ans : la composition de la population s’est considérablement modifiée et avec elle l’identité d’une société qui devient de plus en plus plurielle. Un fait que les institutions et les médias ont du mal à reconnaître. Et pourtant, entre 1990 et 2011 le pourcentage de personnes étrangères présentes sur le territoire italien est passé de 1,4% à 7,5% de la population. Ce taux prend en compte aussi les 933 693 mineurs nés en Italie de parents étrangers (ou arrivés en Italie durant leur enfance), pour lesquels la loi en vigueur ne prévoit pas l’ouverture d’un droit à la citoyenneté italienne. Susan en fait partie.

Un million d’invisibles

Susan est née à Aversa en 1991, d’un père ghanéen et d’une mère nigérienne. A 12 ans la galère administrative de ses parents a commencé. Sa mère, malgré sa présence sur le territoire depuis plusieurs années, se voit refuser le renouvellement de son titre de séjour. Ayant moins de 14 ans, Susan est sous la tutelle de sa mère, comme prévu par la loi sur le regroupement familial. Elle se trouve donc obligée à vivre au sein de son pays dans une situation irrégulière, malgré ses extrait de naissance et certificat de fréquence de l’école. Pour elle, l’État italien n’existe tout simplement pas.

Entre ses 13 et 18 ans, elle grandit dans une tension permanente, due à la difficulté de trouver sa place dans un pays qui est pourtant le sien et aux contrôles occasionnels de la police, qui comportent le risque d’être rapatriée dans un pays qu’elle ne connaît même pas. Elle continue d'aller au lycée et, en vue du bac, elle obtient un titre de séjour pour des raisons humanitaires, à renouveler tous les ans. Elle est actuellement inscrite en deuxième année à la fac de droit, après avoir obtenu un diplôme d’anglais à l’Institut de Cambridge. Elle a un travail de médiatrice interculturelle à mi-temps et s’est investie dans une démarche militante pour une meilleure prise en compte de la place des personnes comme elle en Italie.

Mais, une fois qu’elle aura terminé ses études, Susan devra s’inscrire à l’Ordre des Avocats Italiens et pour ce faire, il lui faudra présenter une documentation comprenant les diplômes des études effectuées à l’étranger et les reçus des visas d’entrée dans le pays. Le problème, c’est que Susan n’est jamais entrée en Italie. Elle y est née et ne l’a jamais quittée.

La photo a été prise lors de l'entrevue avec Margaret, une fille russe immigrée en Italie. Son cas est exemplaire des difficultés rencontrées par les immigrants, même s'ils ne peuvent obtenir un permis de séjour pour études : pour eux, trouver un emploi stable est entravée par la loi. © Ilaria Izzo

Parmi les interviews conduites à Naplespar le journal Il Levante en collaboration avec l’association Hemispheres, l’histoire de Susan est la plus exemplaire. Sans oublier celle de Margherita, jeune femme russe arrivée en Italie à 17 ans, résidente depuis 11 ans dans le pays. Sa résidence étant interrompue tous les ans au moment de l’arrivée à échéance du titre de séjour, elle ne peut pas cumuler les années de résidence sans interruptions, nécessaires pour demander la nationalité italienne. Cela implique le fait de ne pas pouvoir accéder à un contrat de travail : ayant un titre de séjour d’étudiante, elle ne peut travailler plus de 1040 heures par an.

Un système fondé sur un « familisme » légal toujours dominant en Italie

La présence étrangère en Italie a augmenté considérablement, tout comme dans d’autres pays européens. Toutefois, le retard culturel italien en la matière est évident. Durant la décennie qui a précédé l’élargissement de l’UE, entre 1995 et 2005, l’Italie présentait des taux d’acquisition non-automatique de la citoyenneté parmi les plus bas en Europe. Le premier rapport sur les immigrés en Italie, publié en décembre 2007, rappelle quelques-unes des conclusions les plus importantes du projet Natac (Acquisition on Nationality in EU Member States), financé par l’UE, au sujet des normes relatives à l’accès à la citoyenneté dans les 15 pays de la « vieille » Europe.

Lire aussi sur cafebabel.com : « Étrangers pour toujours : quand l’Europe nie la citoyenneté à ses propres enfants »

En croisant les deux principes sur lesquels se basent les naturalisations, les années de résidence et le droit du sol, il est possible de classer les juridictions européennes en 4 blocs : les restrictives (Allemagne, Autriche, Danemark, Grèce), les semi-restrictives (Espagne, Portugal, Irlande, Belgique), les semi-libérales (Luxembourg, Suède, Finlande) et les libérales (Grande-Bretagne, France, Hollande). En suivant ce schéma, l’Italie fait partie du premier groupe, en raison d’un cadre juridique relativement fermé et d’un système fondé sur un « familisme » légal, avec une prévalence du droit du sang sur le droit du sol.

Les réformes de la loi proposées par la campagne « L’Italie, c’est moi aussi » pourraient invertir cette tendance, inaugurant ainsi une importante période d’évolution législative. Cela permettrait de suivre la vague réformiste entreprise depuis les années 90 en Allemagne, patrie historique du droit du sang, en mettant ainsi l’Italie dans un positionnement plus cohérent par rapport au contexte européen contemporain.

Le processus de développement et adaptation aux évolutions sociétales a été en effet difficile et controversé en Italie. Un des problèmes principaux des 20 dernières années a été l’absence d’une perception généralisée du changement profond que le pays était en train de vivre, qui n’a pas été suivi au niveau médiatique. Les grands supports d’information ont pour la plupart parlé du phénomène de l’immigration uniquement en relation à un contexte politique marqué par le changement de la majorité au pouvoir, ou en mettant l’accent sur un binôme immigration – criminalité ainsi que sur les bateaux clandestins. Ils n’ont donc aucunement favorisé la création d’une place de vie pour les habitants venus d’ailleurs.

Ce processus a malgré tout été supporté par le tissu associatif et les mouvements sociaux initiés par les citoyens, qui ont été capables de donner une forme concrète à des politiques autonomes, mises en place localement, anticipant une évolution des lois et de l’information.

Ce même tissu a permis une nouvelle prise de conscience, en partant d’initiatives populaires qui adressent aux institutions une demande bien précise : que l’Europe ne devienne pas une occasion perdue, mais un nouveau point de départ pour concevoir le multiculturalismemade in Italy.

Les interviews intégrales sont publiées par l'auteur de l'article sur le magazine online Il Levante, en collaboration avec l'association Hemispheres, et sont consultables gratuitement à cette adresse.

Photos : Une(cc) olmo calvo/flickr;Texte:"Bulgakov et Maradona" ©  Ilaria Izzo; Vidéo : Fred Kuwornu: © Alessio Strazzullo, Ilaria Izzo et Mario Paciolla (alessiostrazzullo/youtube).