Société

Immigration : « celui qui fraude, il dégage »

Article publié le 7 février 2014
Publié dans le magazine
Article publié le 7 février 2014

Voilà qu'une nouvelle vague d'immigration a déferlé sur l'Europe. Non pas sur ses frontières comme attendu, mais dans la tête de quelques politiciens à Londres et à Munich. Depuis le début de l'année, les Bulgares et les Roumains jouissent de la liberté de circuler dans toute l'Union européenne. D'aucuns ont prédit une ruée vers les prestations sociales. Et que s'est-il passé ? Rien.

Si quel­qu’un a pris l'avion ou le bus de­puis Sofia ou Bu­ca­rest entre le nou­vel an et au­jour­d'hui, c'est qu'il par­tait en va­cances ou qu'il étu­diait déjà quelque part ailleurs en Eu­rope. Aux pre­miers jours de 2014, les com­pa­gnies de bus se sont mêmes dé­so­lées de voir leurs vé­hi­cules à moi­tié vides. Et les avions en pro­ve­nance de Rou­ma­nie et de Bul­ga­rie à des­ti­na­tion de Londres et d'autres ca­pi­tales eu­ro­péennes n'étaient pas, comme on nous l'a ra­bâ­ché, rem­plis d'im­mi­grés avides de pres­ta­tions so­ciales. C'est à peine s'il y a eu un Rou­main ou un Bul­gare qui se soit dé­cidé à par­tir vivre dans un autre pays eu­ro­péen après que la dé­fense de cir­cu­ler li­bre­ment dans l'UE soit levée. Et pour­tant ! Le débat sur l'im­mi­gra­tion a at­teint le ni­veau zéro à Mu­nich et à Londres.

C'est admis : celui qui veut dis­cré­di­ter l'im­mi­gra­tion venue d'Eu­rope de l'Est ne doit pas re­gar­der son sujet de trop près, sous peine d’être confronté à une toute autre réa­lité. En Ba­vière, l'Union chré­tienne-so­ciale (CSU) a pensé un slo­gan sympa : « Celui qui fraude, il dé­gage ». Par cela, on en­tend que les im­mi­grants qui re­courent illé­gi­ti­me­ment au sys­tème so­cial en Al­le­magne doivent être ex­pul­sés. De sur­croît, si un in­di­vidu s’in­digne des es­cro­que­ries so­ciales, ce­lui-ci de­vrait agir en consé­quence, et ne pas se li­mi­ter aux cas des im­mi­grés. Les po­li­ti­ciens ont beau vi­tu­pé­rer contre les fraudes so­ciales des im­mi­grés, ils n'en dé­tournent pas moins le re­gard lors­qu'il s'agit des im­pôts dont s’ac­quittent les couches les plus ai­sées de la po­pu­la­tion. L'im­pres­sion que cela donne, c'est que les im­mi­grés qui vivent déjà de pres­ta­tions so­ciales mi­nimes sont main­te­nant des sus­pects. « Dans le doute, contre les im­mi­grants », voilà ce qu'on lit entre les lignes. Par ailleurs, le vent sur le bour­bier ba­va­rois souffle déjà dans une autre di­rec­tion. Le Web se de­mande où est-ce que le pré­sident du Bayern de Mu­nich, Uli Hoe­ness (qui sera jugé en mars pour fraude fis­cale pré­su­mée, ndlr), s'en ira lors­qu'on vou­dra le mettre sous les ver­rous pour cause de fraude fis­cale.

Em­preinte et ab­sur­dité

« Celui qui fraude, il dé­gage » in­si­nue (sans trop de re­te­nue) que les im­mi­grés sou­hai­te­raient pro­fi­ter sour­noi­se­ment du sys­tème so­cial al­le­mand. Selon la même idée, Elmar Brok, de l'Union chré­tienne-dé­mo­crate, avait même sug­géré de prendre les em­preintes di­gi­tales des mi­grants qui es­saie­raient de bé­né­fi­cier de pres­ta­tions non-au­to­ri­sées. Une telle mé­thode consti­tue­rait le sum­mum de l'ab­sur­dité, et les im­mi­grés de­vien­draient alors l'ob­jet de tous les soup­çons. Pen­dant ce temps-là, on ou­blie les vrais chiffres. En Al­le­magne, si l’on re­garde le pour­cen­tage de per­sonnes dé­pen­dantes des aides so­ciales, le taux de Rou­mains ou de Bul­gares qui en bé­né­fi­cient n'est en aucun cas su­pé­rieur à celui des Al­le­mands. Par consé­quent, com­ment peut-il être ques­tion d’« im­mi­gra­tion de la mi­sère » ? Bien sou­vent, ce sont les im­mi­grés qui comblent le dé­fi­cit de main d'oeuvre en Al­le­magne. Et bien des mé­tiers se sont créés grâce aux idées des nou­veaux ar­ri­vants.

En Grande-Bre­tagne aussi, on fait de la po­li­tique sur le dos des im­mi­grés. Le Pre­mier mi­nistre bri­tan­nique David Ca­me­ron en­ten­dait in­ter­dire aux Po­lo­nais d'en­voyer l'ar­gent des aides so­ciales à leurs en­fants res­tés au pays. De la même ma­nière, il a aussi pro­posé d’abais­ser les pres­ta­tions so­ciales des im­mi­grés de façon à ce qu’elles res­tent en des­sous de celles des Bri­tan­niques. Là aussi, la ma­nœuvre po­li­ti­cienne tente d’élu­der un fait em­bar­ras­sant selon le­quel la mi­gra­tion eu­ro­péenne fait éco­no­mi­que­ment du bien aux Bri­tan­niques. En Grande-Bre­tagne, les Po­lo­nais sont en moyenne mieux qua­li­fiés et mieux édu­qués que les Bri­tan­niques et concourent d'une ma­nière cer­taine au dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique du pays. Par ailleurs, les 2,2 mil­lions de Bri­tan­niques qui vivent dans d'autres pays de l'UE ne se laissent cer­tai­ne­ment pas consi­dé­rer comme des ci­toyens de se­conde classe (voir gra­phique).

À par­ler en ces termes de l'im­mi­gra­tion, on mé­lange bien trop sou­vent des choses qui n'ont de toute évi­dence rien à voir entre elles. La lo­cu­tion « tou­risme so­cial » en al­le­mand est de­ve­nue le « non-mot » de l'an­née. À juste titre, car l'im­mi­gra­tion n'a rien à voir avec le tou­risme sub­ven­tionné. Celui qui dé­mé­nage dans un autre pays en Eu­rope n'a en gé­né­ral droit aux pres­ta­tions so­ciales qu'après un délai de trois mois. Et puis de fait,  les in­si­nua­tions de Mu­nich et de Londres ne donnent que peu l'en­vie de s'ins­tal­ler dans un pays où les im­mi­grés sont stig­ma­ti­sés. 

Cet article fait partie d'un dossier spécial consacré à l'immigration en Europe et édité par la rédaction. Retrouvez bientôt tous les articles concernant le sujet à la Une du magazine.