Société

Heurts et malheurs de l'immigration espagnole à Paris (1/2)

Article publié le 5 janvier 2015
Article publié le 5 janvier 2015

Ces quatre dernières années, plus de 25 000 Espagnols sont arrivés en France dans l’espoir d’y trouver l’opportunité professionnelle que l’Espagne ne peut leur offrir. Les chiffres de l’ambassade augmentent sans cesse, et sont en deçà de la réalité vu que l’inscription n’est pas obligatoire. Nous avons rencontré quelques-uns de ces Espagnols qui vivent à Paris

Au début du mois de septembre dernier sortait le documentaire En Tierra Extraña ( En terre étrangère, ndlt) de la cinéaste Icíar Bollaín dans lequel elle dépeint les conditions de vie des émigrés espagnols à Édimbourg ces dernières années, et les raisons qui les ont conduits à cet exil. « La génération perdue », « la jeunesse sans futur », « la mobilité vers l’étranger » qui quitte le pays dans « un élan aventurier ». Quels qu'ils soient, il s’agit d’une génération qui quitte l’Espagne à la recherche d’opportunités qu’ils ne trouvent pas chez eux. Bien qu’ils soient nombreux à partir au Royaume-Uni ou en Allemagne, la France, et en particulier Paris, fait aussi partie des pays où l’on retrouve un très grand nombre d’Espagnols. La proximité géographique et linguistique, le français étant apparemment plus facile à apprendre que l’allemand, attire près d’un demi-million d’Espagnols en France. cafébabel est parti à la rencontre de ces résidents espagnols en France, pour recueillir leurs impressions et leurs parcours.

Avoir accès aux chiffres de l’immigration n’est pas chose aisée. cafébabel a essayé en vain de contacter la chancellerie et le consulat d’Espagne à Paris. Selon le consulat, les données statistiques de l’immigration sont des données privées qui ne s’obtiennent pas à « coups de clavier ». De plus, ils ont actuellement beaucoup de travail, mais notre demande suit son cours. Une semaine et demie après le premier contact, nous recevons un courriel nous demandant d’écrire à une autre adresse afin de traiter notre demande. Nous persévérons.

Une antichambre de 12m2

En Espagne, l’explosion de la bulle immobilière et l'effondrement du secteur de la construction ont particulièrement affecté la profession d’architecte. Après six années d’études difficiles à l’université polytechnique de Madrid, l’une des plus exigeantes du pays, Ana Rosa quitte la ville qui l’avait accueillie pendant ses études pour mettre le cap sur Paris. Un an après son arrivée, elle vient d’emménager dans un studio près de Bastille avec son compagnon également espagnol. Ils payent un peu plus de 1000 euros pour ce petit appartement qui consiste en une petite cuisine, une salle de bain et une pièce qui sert à la fois de salon, de chambre à coucher et de bureau. 

Ana reconnaît ne pas avoir envoyé un seul CV en Espagne. « J’avais des amis qui travaillaient dans des bureaux d’architectes et les conditions ne me plaisaient absolument pas. Je ne voulais pas qu’une mauvaise première expérience anéantisse toutes mes illusions », justifie-t-elle. Pendant ses premiers mois à Paris, elle va de déception en déception dans cette ville qu’elle qualifie de « difficile ». En plus de chercher un travail, elle doit trouver un appartement et s’occuper de démarches administratives. S’inscrire au consulat en fait partie, mais elle remet cela à plus tard par paresse et aussi parce qu’il semblerait que même le consulat minimise l’importance de s’inscrire sur les listes de résident. Elle s’installe donc dans un petit appartement de 12m2 – lit, cuisine, et salle de bain, tout-en-un – pour cinq semaines. Ensuite, elle trouve une collocation avec deux autres étrangères. C’est là qu’elle habitait avant d’emménager avec son compagnon. 

Un mois seulement après son arrivée, elle trouve un travail dans un bureau d’architectes. Bien qu’en arrivant, elle était prête à accepter certaines conditions salariales et horaires en fonction de son manque d’expérience, les entretiens d’embauches ne lui firent pas bonne impression : ce que les employeurs recherchaient, c’était des étudiants pour lesquels il aurait été possible d’établir des conventions de stage et de trouver des bourses. Finalement, une entreprise lui offre un contrat à durée déterminée. Après six mois, le jour de la fin de son contrat, ils proposent de la renouveler pour trois mois. Prévoyante, elle avait entre-temps déjà trouvé un autre travail, et encore un CDD. Depuis lors, elle travaille dans un nouveau bureau d’architecte dont elle est très contente, bien qu’elle ne sache à nouveau pas s’ils la renouvèleront ou pas. Elle ne saura pas avant janvier si elle aura toujours du travail en février.

A-t-elle pris la bonne décision en venant à Paris ? «  Oui, si je travaillais maintenant en Espagne les conditions seraient bien plus mauvaises, tant du point de vue du salaire que des horaires, et cela dans le cas où j’aurais trouvé un emploi », affirme-t-elle avec méfiance. « Pour le moment, je reste à Paris parce que je vois plus de possibilités d’évolution ici », ajoute-t-elle. 

Au pire du pair

J’ai rencontré Rosa par hasard après avoir vu, sur Facebook, une photo d’une manifestation de jeunes Espagnols dans les rues de Paris : « On ne part pas, on nous chasse ! », indiquent leurs pancartes. Rosa a étudié le journalisme à Malaga, et a ensuite poursuivi avec un Master en Relations Internationales à Madrid. Ne pensant pas pouvoir trouver autre chose qu’une bourse sans rémunération, Rosa décide de devenir jeune fille au pair et part s’occuper des enfants d’une famille à Genève. Après une mauvaise expérience de deux mois - les parents ne respectent pas les horaires du contrat et les tâches établies - elle décidé de prendre le train et débarque à Paris, comme fille au pair. 

« Je n’avais pas suffisamment d’argent pour quitter l’Espagne à l’aventure, nous explique Rosa. Et c’était un moyen d’apprendre des langues étrangères, tout en étant logée et nourrie. J’avais une amie à Paris qui devait, pour des raisons personnelles, quitter sa famille d’accueil, je suis donc venue la remplacer. C’est plutôt mieux pour moi ici qu’à Genève, mais c’est désespérant de ne pas pouvoir travailler dans le domaine pour lequel on a été formé. » Pour de nombreux jeunes, surtout des filles, les postes de nounou sont une option attractive : le défraiement est de 200 à 500 euros, le logement est compris ainsi que l’abonnement de transport en commun et la nourriture. En échange de quoi il faut s’occuper des enfants l’après quatre heures et quelques soirs par semaines. Comme Rose, nombreux sont les au pair qui quittent leur famille d’accueil après quelques semaines parce que les conditions de travail ne sont pas celles convenues. 

À la suite de sa mauvaise expérience comme au pair, Rosa décide de créer une page Facebook (« SOS au pair ») afin de venir en aide aux personnes qui, comme elle, se retrouvent dans une situation difficile. « À Genève, je suis passée de cinq heures de travail par jour convenues à huit en réalité, et de devoir aider pour les tâches ménagères, je me suis retrouvée avec un emploi du temps précis, établi par la mère, me dictant quand il fallait faire le ménage », dénonce Rose. Le contrat d’au pair ne peut dépasser 30 heures de travail par semaine dédiées exclusivement aux enfants. 

« L'Espagne n'aurait jamais pu m'offrir cette vie »

Le secteur de la santé, aussi, est touché par l’exode vers la France. Médecins et infirmiers, particulièrement ces derniers, viennent y chercher de meilleures conditions de travail que celles offertes actuellement par le service public espagnol. C’est le cas de María Ruiz.

Après avoir travaillé un an dans le sud de la France, María a postulé auprès de l’AP-HP (Assistance Publique - Hôpitaux de Paris) en vue d'intégrer le service de santé public de Paris. Elle obtient un poste au département d’oncologie. Bien qu’elle semble avoir accompli son rêve, María tombe sur une chef de service qui lui reproche son accent et qui se montre méfiante parce que, selon elle, « en Espagne la santé n’est pas la même qu’en France ». María souligne que ce fut un cas exceptionnel : « je n’ai jamais eu de problèmes avec les collègues ni avec les médecins ni avec les patients ou la famille, certains sont même restés des amis ». Elle a depuis changé pour l’hôpital Émile Roux, du service public aussi, où elle s’est fait sa place et où elle forme les autres infirmières à certains traitements. 

« Pour moi, ça a toujours été très clair, je voulais tenter l’expérience de vivre et travailler à l’étranger, affirme-t-elle. Mais je n’ai jamais pensé que ce serait une quasi-obligation, comme ce l’est devenu : soit je quittais le pays, soit je ne travaillerai jamais comme infirmière de ma vie. C’est triste. »

Maria est amoureuse de la ville, bien qu’elle reconnaisse que l’adaptation ne fut pas toujours facile. «  Au début, quand tu ne parles pas parfaitement français, on fait semblant de ne pas te comprendre (alors qu’en fait, on te comprend très bien) , se souvient-elle. J’avais le sentiment de ne pas être à ma place, je n’ai jamais cessé de me sentir immigrée, c’est comme si on m’avait fait une faveur en me donnant un travail ici. Et cela, pas seulement au travail, même en faisant les courses… Mais le simple fait de me promener dans Paris me fait tout oublier. Je ne pense pas que j’aurai pu avoir en Espagne la vie que j’ai à Paris. Pour le moment, la France m’a offert la sécurité et la reconnaissance professionnelle que, même en 20 ans, l’Espagne n’aurait pu m’offrir ».