Société

Hasch et nostalgie chez les pêcheurs andalous

Article publié le 13 octobre 2006
Article publié le 13 octobre 2006
La méfiance des pêcheurs espagnols vis-à-vis de l'accord de pêche entre l’UE et le Maroc les incite à recourir à d'autres hameçons.

A Barbate, au sud de Cadiz, les habitants supportent patiemment les vents de la Méditerranée depuis des centaines d’années. Le vent de l’Est est souvent orageux, traître et impérieux. Lorsqu’il souffle, les portes claquent, les gens marchent aveuglés par le sable et les ruelles comme la mer finissent désertes. Contre ce vent, il n’y a pas d’autre moyen de lutter que d’attendre. Le port de Barbate s’est développé avec cette même lenteur. Les quais sont peuplés d’hommes aux mains rudes et calleuses qui réparent leurs filets avec des mouvements agiles, mécaniques et précis. Leur regard se tourne fréquemment vers l’horizon, vers la côte africaine qui se trouve à seulement 20 kms de distance, au-delà du détroit de Gibraltar.

D'accords en désaccords

Si proche et si loin. Depuis que le dernier Accord de pêche avec le Maroc a expiré en 1999, les marins de Barbate n’ont pas le droit de pêcher dans les eaux très poissonneuses du nord de l’Afrique. Plus de 4 000 pêcheurs espagnols et 10 000 employés de l’industrie de la pêche ont perdu leur emploi. Une majorité de pêcheurs se sont retrouvés sans le sou alors que d’autres ont réussi à survivre grâce aux subventions de l’Etat et à la persévérance de leurs propriétaires.

La ratification imminente par le Parlement marocain du nouvel Accord sur la pêche entre Bruxelles et Rabat entend apporter des compensations à un secteur déjà très affaibli, notamment en Andalousie. Selon le texte, la Commission doit attribuer 119 permis de pêche dont plus de 80% de ces autorisations à l’Espagne ; le reste ira au Portugal, à la France et l’Italie. Grâce à ces autorisation, 60 000 tonnes de poissons pourront être péchées par les Européens dans les eaux marocaines : en échange, l’Union versera 144 millions d’euros au Maroc. Pour autant, les pêcheurs locaux restent mécontents : l’ancien traité avec le Maroc antérieur à 1999 accordait plus de 600 permis de pêche, dont 541 pour la seule Espagne.

Ces cinquante dernières années, Francisco a utilisé pour son métier un petit bateau qui porte son nom, celui de son père et de son grand-père. De la même manière que la plupart des pêcheurs de Barbate, il a perpétué la tradition familiale et voué sa vie à la pêche traditionnelle. Au début de sa carrière, la pêche était plutôt prospère en Andalousie. « Tu vois cette ligne de bateau restés à quai ? », glisse Francisco, pointant du doigt une file de silhouettes de bois ondulant sur les vagues. « Il y a trente ans, ils n’auraient jamais été là », lâche t-il en baissant les yeux.

Francisco avoue pourtant être satisfait qu’aucun de ses cinq enfants n’ait fait le choix de se « jeter à la mer. Les jeunes aujourd’hui ne veulent plus avoir froid et gagner peu. Alors ils quittent le village pour travailler dans le bâtiment. Ou ils vont sur la plage tôt le matin pour attendre les bateaux à moteur. Ceux qui apportent le haschich. »

Pas de soulagement

Francisco fait référence aux « busquimanos », ces jeunes trafiquants qui débarquent avec leurs mobylettes sur les plages au petit matin pour récupérer les stocks de shit laissés par les canots à moteur. Même si leur nombre a décliné ces dernières années, la police espagnole estime qu’au moins 10% de la population de Barbate est directement ou indirectement impliquée dans le trafic de stupéfiants.

Juan, 37 ans, est l’un des plus jeunes pêcheurs de Barbate. Posant sa main sur la tête de son fils de 15 ans qui caresse son petit caméléon de compagnie, il affirme : « celui-là ne partira pas en mer, il étudiera ». Car à Barbate, il y a peu de réconfort pour les anciennes générations : si la majorité des pêcheurs sont retraités, ils persistent à partir en mer pour ajouter un peu d’argent à leurs maigres pensions. Mais le poisson se fait rare dans les eaux andalouses.

Le bateau de Juan doit souvent rester à quai suite aux quotas de pêche fixés pour certains poissons afin de garantir l’équilibre des océans et le renouvellement des espèces. Ces six dernières années, les prises de thon, « l’or rouge » de Barbate, ont diminué de 80%. Le même phénomène est en train de se produire avec les prises d’anchois et de sardines.

Les quotas mais aussi la compétition avec les bateaux étrangers plus performants sont notamment montrés du doigt par les locaux. «  Nous ne parvenons même plus à vendre le peu que nous pêchons : la majorité du poisson surgelé qui arrive ici provient d’Italie, de France ou du Maroc à des prix défiant toute concurrence. Que sommes-nous supposés faire ? », explique Juan.

Espoir, nostalgie

Le bateau de Rafael s’appelle ‘Ana y Antonio’, les prénom de ses enfants. Dans un entrepôt non loin du port, il fait tourner les pages d’un vieil album photo : les clichés des embarcations se succèdent en noir et blanc. Entre fierté et nostalgie, Rafael regarde des photos de son père et des 40 autres marins, qui travaillaient à bord de l’ « El Alonso » lorsqu’il a sombré. Jamais leurs corps n’ont pu être retrouvés. Depuis l’âge de 6 ans et jusqu’à son mariage, Rafael était en mer. Aujourd’hui, à 47 ans, il travaille désormais comme maçon et passe son temps libre à collectionner les photographies et les posters du cinéma des années 40. « Il n’y a rien à faire ici », se lamente t-il alors qu’il jette un oeil à son « bateau de papier » et jure cultiver suffisamment d’anecdotes marines pour remplir les pages d’un livre. Silencieux, Rafael reporte son attention sur les bateaux de son album, quasiment aussi fragile que ceux qui, alignés dans le port, attendent patiemment que le vent tourne en leur faveur.