Société

Gonzalo Conradi : «Squatter est une activité très saine »

Article publié le 16 décembre 2007
Article publié le 16 décembre 2007
Le peintre Gonzalo Conradi, 31 ans, présente ses toiles sur le flamenco dans une expo à Jerez. Cet écorché à vif, ancien Erasmus à Lyon, revient d'une longue errance artistique en Europe.

Dans la capitale de l'Andalousie, il n’y a pas plus bruyant et plus laid que le carrefour de l’avenue Eduardo Dato et la Ruiz Cavestani. C’est pourtant là justement, que Gonzalo Conradi, 31 ans, a installé son atelier de peinture. Suspendu au cinquième étage, son balcon aspire la lumière du soleil, projetée à l’intérieur du studio.

Son salon est une cabane étonnante, remplie d’énormes tableaux, installés n’importe comment. « Quand vient la nuit, j’enlève tout cela et j’étale un matelas. C'est là que nous dormons avec ma compagne », commente-t-il au passage. Au fond d’un couloir étroit se trouve la pièce où l’artiste peint et joue aux fléchettes pour « aiguiser la concentration et projeter la pensée ».

Le flamenco, un équilibre

Dans cet atelier, de nombreux tableaux composés à l’encre de chine, à la gouache ou au spray, sont dédiés à l’univers du flamenco. Ils seront exposés au Centre Andalous de flamenco, à partir du 14 décembre 2007. « C’est en Allemagne que le rythme du flamenco m’a saisi », raconte Gonzalo.

Entre 2002 et 2004, en effet, le peintre élit domicile à Dresde et à Greiswald, où il rejoint sa dulcinée allemande. Le couple qui s'est rencontré à Lyon où Conradi a suivi ses études d'art, se parle en français, par défaut. « En Allemagne, je gagnais cinquante euros par jour en jouant de la guitare et en vendant des tableaux sur le trottoir », se souvient-il. « A force de jouer dans la rue, j’ai réalisé que dans la musique, il est d’abord essentiel de maîtriser la technique, avant d’y mettre le cœur. Depuis lors, je n’ai jamais cessé de perfectionner mon ‘compás’, le rythme du flamenco. »

Aujourd’hui, Gonzalo s’efforce de faire transpirer cet équilibre dans son œuvre picturale, car il considère que la peinture « est le corps de la musique ». Le résultat est perceptible : ses travaux les plus récents sont emplis de chanteurs et danseurs de flamenco, de musiciens et de toutes sortes de signes rythmiques.

Toiles consacrées à la musique et au flamenco

Les douleurs de la vie

« J’ai appris beaucoup pendant mes années de voyage à travers l’Europe. J’ai bien connu le froid, à l’extérieur comme à l’intérieur », poursuit Gonzalo en évoquant sa première période picturale intitulée ‘Me Duele’, c’est-à-dire ‘Je souffre’. « C’était ma traversée du désert après un chagrin d’amour en Espagne. Je n’avais pas d’amis et je parlais seulement en français avec ma nouvelle compagne et en allemand avec le chef du théâtre ‘Vorpommern’ de Greiswald, où je dessinais les affiches des spectacles ».

Un moment de vie où le propos de son œuvre est déchirant, douloureux, enragé : « J’étais un porc-épic grincheux, que personne ne pouvait prendre dans ses bras car j’étais en colère avec le monde entier ». Là-bas, poursuit-il, il perd ses « illusions et découvre que « l’Etat ne s’intéresse pas à nos cœurs, mais simplement à notre contribution au système ».

C’est ainsi qu’il décide de se rendre à Londres pour rejoindre un collectif de jeunes artistes qui occupent des maisons et créent collectivement. « C’était à Hackney, l’un des pires quartiers de Londres, et nous étions tous dans un état misérable. Andalous, fauchés et affamés ! ». En tout, Conradi a squatté tout à tour sept maisons : il est arrivé en novice et repart en maître du squat. « Je recommande à tout le monde cette violation de domicile inoccupé. C’est une activité très saine », affirme l'artiste sans détour.

Soucieux de « substituer l’art d’un marché », il se lasse rapidement de Londres. « C’est une putain de boutique où tout se vend, et si tu n’as pas d’argent, personne ne s’intéresse à toi. Mes collègues s’accommodaient de petits boulots, ils avaient un peu d’argent pour se droguer, et ça leur allait. Mais ils se droguaient trop, ils se cachaient derrière cela. Moi, si j’utilise des stupéfiants, c’est pour faire surgir mes angoisses et mes fantasmes intérieurs. »

La période 'Me Duele'

La couleur surgit

« Et puis j’en ai eu marre de râler. J’ai décidé de changer lorsque j’ai réalisé que, dans la vie, un baiser vaut mieux qu’une gifle. » Retour en Espagne, début d’un nouvel amour et d’une nouvelle époque qu’il baptise étrangement ‘Informalismo Vitalista’, à savoir… ‘l’Informalisme vitaliste’, une immersion dans l’abstraction absolue.

Les couleurs vives et les grands formats surgissent dans l’œuvre de ce peintre et sculpteur expansif, bavard de gestes : « Avant, mes tableaux étaient constitués de blanc, de rouge et de noir, une combinaison très dramatique », observe Gonzalo.

Plus tard, ce sont les arbres qui lui font découvrir la couleur verte. Et deviennent pour lui le symbole de la foi en la vie : « Je suis toujours stupéfait de constater que d’un gland puisse sortir un gigantesque chêne. » Aujourd’hui, l’arbre est aux yeux de Gonzalo une perfection de la nature : « Il s’étire vers le haut pour trouver de la lumière et de l’air, mais aussi vers le bas pour puiser de l’eau et de l’obscurité. »

Plongée dans l'abstrait

Les tableaux de l’artiste ont voyagé autour du monde. Ils sont aujourd’hui disséminés en Australie, au Japon, au Mali et dans toute l’Europe. Il a choisi d’en offrir un certain nombre, ce qui lui a valu quelques reproches de la part de son entourage : « Ils disent que je n’accorde aucune valeur à mon œuvre. Mais j’aime offrir : l’art doit être offert, car il est amour », se défend-il.

Mais le marché de l’art ne le révulse pas pour autant : le siège de la multinationale ‘ Tercialia ’ à Bucarest, spécialisée dans l’immobilier, s’est doté d’une finition intérieure originale conçue par Gonzalo Conradi.

Le jeune homme est impliqué par ailleurs dans la conception du nouvel album de la célèbre chanteuse de flamenco Macanita de Jerez. Et avec l’aide de Ricardo Pachón, le grand gourou de l’industrie du flamenco en Espagne, il sera probablement amené à travailler sur la scénographie d’un spectacle dans le cadre de la Biennale de Flamenco de Séville en 2008.