Société

« Girlfriend in a coma » ou comment réanimer l'Italie

Article publié le 23 avril 2013
Article publié le 23 avril 2013
Girlfriend in a Coma est arrivé à Berlin. La réalisatrice Annalisa Pira l’a présenté dimanche après-midi au Babylon Kino Mitte. Le public, constitué pour la majeure partie d’Italiens résidant à l’étranger, a activement pris part au débat, souvent de manière critique. Quelques-uns admettent avoir été émus à certains moments de la projection.
Genèse et histoire d’un documentaire qui veut sortir l’Italie d’un coma qui dure depuis trop longtemps.

Girlfriend in a coma raconte l’effondrement moral et économique vécu par l’Italie au cours des dernières décennies, cherchant les responsables de toute part : parmi les politiques, les entrepreneurs, la société civile et l’église catholique. Le film ne fouille pas seulement dans les facettes obscurs du pays, il s’aventure aussi à la découverte de ses potentialités et de ses idées fructueuses. La narration est accompagnée d’animations et de passages tirés de la Divine Comédie et, tout comme Dante répartissait ses contemporains entre Enfer et Paradis, les personnages de l’Italie d’aujourd’hui sont divisés entre la mauvaise Italie et la bonne Italie sur la base de leurs vices et de leurs vertus. Les auteurs sont Annalisa Piras, journaliste italienne qui habite à Londres, et Bill Emmott, ancien directeur de la revue économique anglaise The Economist. C’est de son livre Good Italy, Bad Italy, que ce documentaire, à l’histoire quelque peu tourmentée, s'est inspiré.

Girlfriend in a coma  : une lutte contre la censure

Comme le raconte la réalisatrice du film après la projection, le documentaire a en effet trouvé une forte résistance au niveau de la programmation : confronté aux différents interdits et à d’importantes censures, la recherche de canaux de distribution alternatifs fut privilégiée. La première italienne, prévue pour le 13 février au MAXXI de Rome, en pleine campagne électorale, a même été déprogrammée officiellement. Depuis, aucun grand circuit de distribution n’a voulu montrer le film en salle. C’est à partir de ce moment que la société civile s’est mobilisée en organisant des projections dans toutes les plus grandes villes italiennes avec l’aide des universités. A la télévision, le combat fut tout aussi compliqué. Les chaines La7 et Sky ont projeté le documentaire, mais en l’insérant dans le programme télévisé quelques jours seulement avant sa diffusion, prenant soin de faire le moins de publicité possible à son sujet, presque pour ne pas trop déranger.

« Comment peut-on classer parmi les gentils Fiat, représentée dans le film par Lapo ElkannSergio Marchionne, ou Ferrero ? »

Le voile se lève sur le côté obscur de l’Italie, racontée dans toute son illégalité à travers les mots de Marco Travaglio, directeur adjoint du journal Il Fatto Quotidiano, du journaliste Roberto Saviano et du procureur antimafia Nicola Grattieri. Quant à la seconde partie portant sur la bonne Italie, elle est présentée à travers les paroles d’Emma Leone, cofondatrice du Projet Sud de Lamezia Terme, qui travaille à la création d’un espace de légalité dans la Calabre ravagée par la criminalité organisée. Toujours en Calabre, on entend Vincenzo Linarello, président du consortium GOEL, dont l’objectif est de créer un système économique légal, luttant contre la précarité structurelle. Puis des entrepreneurs de renommée internationale tels que Giovanni Ferrero et Carlo Petrini se présentent. Ce dernier, fondateur de Slow Food, parle du droit à des denrées alimentaires de qualité pour tous et à une rétribution équitable de l’agriculture et de ses adeptes.

La dimension économique apportée par Bill Emmott est évidente, surtout dans cette seconde partie qui met l’accent sur les forces dynamiques de l’industrie italienne, se concentrant en particulier sur les secteurs du design, de la production durable et de qualité. C’est l’image d’une Italie qui influence le monde avec son soft power basé sur le goût, le style et la culture qui est exposée. Mais pas seulement. Les auteurs parlent également des projets sociaux contre la mafia - comme celui de Père Giacomo Panizza de Projet Sud – ou encore du monde de la culture résistant au déclin, en narrant l’histoire du Théâtre Valle à Rome. Le rôle central des femmes est également mis en évidence : des femmes représentées comme la grande force encore inexploitée du pays - quand elle n’est pas soumise. La parole revient ici à Cristina Comencini du mouvement«  Se non ora quando » .

Les vices et les vertus d’un documentaire

« Comment peut-on classer parmi les gentilsFiat, représentée dans le film parLapo ElkannetSergio Marchionne, ou Ferrero? » C’est la question que le public a posée à plusieurs reprises à la réalisatrice à la fin de la projection, suscitant un vif débat. « Ces groupes industriels sont perçus en Angleterre, et plus en général à l’étranger, comme l’illustration de la puissance italienne », répond Annalisa Piras. La réalisatrice doit également justifier au public le portrait dans l’ensemble positif qui a été attribué à la figure de Mario Monti, perçu au contraire par une partie du public comme le symbole même de l’immobilisme et de l’inertie. « Le film a été réalisé en2011 », se défend-t-elle, « au moment où l’on nourrissait encore des espoirs concernant l’action du gouvernement ».

Lire aussi : « L'emploi en Italie : chroniques d'une génération perdue  » sur cafebabel.com

Dans toute l’Europe, le documentaire a été apprécié pour l’effort entrepris dans la recherche des causes des maux de la société et pour l’espoir de renouveau qu’il incarne. Sa dimension critique fut également félicitée. Cependant, il est flagrant que le film a été pensé pour un public cible étranger : ce dernier se révèle en effet redondant pour un public italien, qui se voit raconter pour la énième fois les faiblesses d’un Bel Paese qu’il connait bien assez, avec un point de vue dans lequel il ne parvient pas à s’identifier complètement.

« Comment atteindre la partie du pays qui ne regardera pas ce film et ignorera ce débat », se demande-t-on dans le public. En d’autres termes, comment récupérer ceux qui ont divorcé du bien commun et se sont enfermés dans l’illégalité, le corporatisme, l’évasion fiscale, le travail au noir et qui voient dans certaines personnalités la garantie politique de ce (dés)ordre des choses? Le débat est ouvert. Et après la projection, il continue sur le site, pensé comme un projet de participation sociale où les citoyens peuvent se prononcer sur la bonne et la mauvaise Italie.

Photos : Une © courtoisie de la page facebook officielle de Girlfriend in a Coma ; Vidéo bande annonce (cc) micoluccid/YouTube.