Société

Génération 1989 : l'Europe, sans euphorie

Article publié le 5 novembre 2014
Article publié le 5 novembre 2014

Cela fait longtemps qu'elle est arrivée dans la nouvelle Europe - cette génération qui a le même âge que le tournant politique d'Europe de l'Est. Elle apprécie sa liberté mais ne partage cependant plus vraiment l'euphorie de ses parents. Le quotidien en Pologne, en Lettonie ou en Roumanie est pour cela trop dur. Et beaucoup de jeunes gens envisagent d'émigrer.

Ils ont le même âge que le tournant politique d'Europe de l'Est - mais que signifie la Chute du Rideau de Fer pour les jeunes de 25 ans d'aujourd'hui ? Le fait est que leur quotidien est fortement marqué par la crise de l'euro. Selon le sondage Eurobaromètre « European Youth in 2014 », 57 % des Européens âgés entre 16 et 30 ans ont le sentiment d'être exclus par la crise de la vie économique et sociale. D'autre part, à peine trois quarts d'entre eux considèrent l'appartenance de leur pays à l'Union européenne comme une force dans un monde globalisé.

Cela concerne également trois jeunes gens de Pologne, Lettonie et Roumanie qui ne peuvent concevoir leur vie que dans une Europe libre. En même temps, ils se demandent pourquoi, 25 ans après la révolution, leur génération fait encore si peu confiance aux politiciens, dont beaucoup ont organisé le changement. « Je trouve dommage que les grandes valeurs qui avaient leur place en 1989 - la solidarité, l'égalité, les droits des travailleurs - soient passées de mode », affirme le Polonais Patryk Zalsinski, qui étudie la sociologie et la polonistique et travaille comme journaliste indépendant

Une population précarisée, mais pas euphorique

Patryk ne connaît que des conditions de travail précaires, sans emploi fixe, sans sécurité sociale. Il ne peut s'imaginer comment il vivra plus tard, une fois retraité, et craint de ne pas pouvoir y faire grand-chose. « Cette euphorie que l'on voit sur les photos de 1989 n'existe plus du tout pour ma génération », dit-il, résigné. Il s'est pourtant intéressé à ces événements du passé bien plus que beaucoup d'autres de son âge, il lit des livres, regarde des documentaires télévisés et questionne ses parents.

Liviu Tanase, de Roumanie, est également frustré quand il réfléchit à l'après 1989, car il a compris que beaucoup d'anciens cadres du Parti n'ont tout simplement pas disparu, mais qu'ils ont encore comme avant une place dans la vie publique. « On n'a pas vraiment mûrement réfléchi à la transformation », croit Tanase. « Par exemple, notre système éducatif ne fonctionne toujours pas correctement. » Selon ce jeune physicien qui travaille dans les environs de Bucarest, il manquerait à la Roumanie surtout un plan clair, une vision d'avenir cohérente.

L'appartenance à l'UE a été très bénéfique, car beaucoup de réformes ne purent être imposées que sur pression de Bruxelles. Mais comment les nouveaux pays membres de l'UE en Europe de l'Est peuvent-ils continuer à se développer ? Quelles erreurs ont été commises au cours des 25 dernières années ? Patryk n'aime certes pas intervenir dans les explications de ce qui aurait dû être fait autrement depuis 1989, mais il a participé en juin aux célébrations du 25ème anniversaire des premières élections libres de Pologne. « Si je pense au fait qu'il aurait fallu autrefois que je fasse la queue devant un magasin pour avoir du papier toilette, cela m'aurait beaucoup oppressé », dit Patryk.

Nous pouvons partir, alors que nos parents ont dû rester

Les frontières. Il ne peut plus du tout imaginer cela aujourd'hui. « Pouvoir voyager comme ça et rendre visite de manière spontanée à ses amis et connaissances à travers l'Europe sans visa et sans passeport, cela aurait été inimaginable pour mes parents à mon âge. » La liberté est aussi ce que Liviu Tanase préfère de sa vie dans une Europe nouvelle. Pour lui, il s'agit de la liberté de pouvoir faire ce qui lui plaît, à savoir la recherche. À l'Institut de Physique Atomique de Magurele, à six kilomètres au Sud de Bucarest, on a beaucoup investi. De nombreuses équipes de recherche participent régulièrement à des appels d'offres de projets financés par l'UE. Ils ont ainsi pu « acheter un équipement correspondant aux standards économiques internationaux », explique Liviu Tanase, non sans fierté.

C'est essentiellement sa mère que Liviu doit remercier pour être arrivé là où il le souhaitait : « Ma mère, qui est infirmière, a toujours pensé que les études étaient la priorité suprême pour moi. Mais peu de parents comprennent cela, et le succès des enfants restent une affaire de chance ». Avec presque 1000 euros par mois, le jeune physicien gagne plus du double de la moyenne nationale. Il est donc à peine surprenant que Liviu souhaite rester vivre en Roumanie, contrairement à beaucoup de ses collègues.

Partir ou rester - au vu de la crise de l'euro, beaucoup de jeunes gens en Europe se posent la question. 43 % d'entre eux croient, d'après l'étude « European Youth in 2014 », qu'un emploi ou une formation dans un autre pays européen propose une issue aux difficultés professionnelles dans le pays d'origine. En Roumanie, ils représentent même 60 %, en Lettonie tout de même 48 %.

« De toute façon, je vais me casser ! »

Cependant, pour Ildze Pravorne, de Lettonie, la dimension de cette question n'est pas économique, mais politique. La pression de la Russie sur l'Ukraine orientale et l'annexion de la Crimée la préoccupent. Elle se souvient que pendant la Seconde Guerre mondiale, aucune autre nation n'a empêché l'annexion de la Letonnie. « Nous ne savons pas ce qui se passera dans un cas extrême. De toute façon, je vais me casser. Je ne veux plus jamais vivre sous la prédominance de la Russie. »

Voilà ce que partage la jeune femme de 26 ans avec ses parents, même si elle est d'habitude souvent d'un autre avis que la génération qui a grandi sous l'ère soviétique. Sa famille a toujours dominé sa peur de la Russie et sa colère après l'occupation soviétique de leur pays, se souvient Ildze - parce que son grand-oncle a été tué par un Russe pendant la Seconde Guerre mondiale. Pourtant, 25 ans après l'indépendance de la Lettonie, Ildze Pravorne ne peut pas partager ce sentiment de peur.

Plus encore : elle est déçue que ses parents ne l'aient pas laissée apprendre le russe à l'école. « Ils étaient animés d'une indépendance étatique et se souvenaient clairement qu'on les avait forcés à apprendre le russe durant le socialisme », explique Ildze en ajoutant : « Aujourd'hui, les Russes de ma génération sont mieux lotis et ont beaucoup plus d'opportunités de carrière. Beaucoup d'entre eux fréquentent des écoles lettones et parlent couramment le russe et le letton ».

Il y a un an, Ildze a ouvert un petit bistro à Riga, le Trusis (pour « lapin », ndt). Sa cuisine internationale et les vins de bouleau, de chêne ou de rhubarbe sont appréciés dans la nouvelle classe moyenne. Pas seulement chez les Lettons, mais aussi chez les Russes de Lettonie. « Les jeunes russes pensent en effet comme nous les Lettons, j'ai beaucoup d'amis parmi eux. Ils profitent de vivre dans l'UE, veulent voyager et ne veulent plus jamais retourner en Russie. »

La famille a également façonné l'opinion de Patryk Zalsinski sur l'Histoire récente. « Mon père a la nostalgie du bon vieux temps et pense que la vie sous le communisme était plus facile », raconte-t-il. « Pour ma mère et sa famille, le "tournant" leur a beaucoup apporté, ils ont fondé leurs entreprises. » C'est pourquoi Patryk est toujours prudent lorsqu'il s'agit de juger les anciens ennemis et partisans du régime communiste.

Néanmoins, il se réjouit pour la nouvelle Pologne, se réjouit de ce qui s'est passé en 1989, dit-il. Il est important de se souvenir, même si sa génération ne partage plus l'euphorie d'autrefois. « Nous ne sommes pas cyniques, nous nous engageons pour l'Autre, nous travaillons souvent sans attendre de contrepartie », raconte-t-il. « Mais nous voulons nous maintenir à l'écart de la politique. » Reste son souhait de transmettre ce pour quoi les gens sont sortis autrefois dans la rue, leur euphorie du moment et celle des lendemains.

Cet article est né dans le cadre d'un partenariat médiatique avec la fondation Allianz Kulturstiftung et le magazine d'Europe de l'Est ostpol pour le projet Eastern Europe Outside/In.

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