Société

Finlande : la Guerre des sexes coulée dans le metal

Article publié le 24 septembre 2013
Article publié le 24 septembre 2013

Entre crise économique, alcoolisme rampant et implacable avancée du processus égalitaire, il ne reste aux hommes finlandais qu'un repli nostalgique vers un passé légendaire peuplé de guerriers invicinbles sur fond de forêts vierges. À ce pays fondé sur le travail, l'orgueil et l'indépendance économique, sauter en marche du train de la modernité pourrait coûter cher. Très cher. Reportage.

« Man can go even through the grey stone » (L'homme peut même passer à travers la pierre grise, ndt), c'est le refrain hypnotique du morceau éponyme du groupe de métal Korpiklaani. C'est peut-être le cas, mais je vous assure qu'après avoir vu ces célèbres vikings manger une petite salade bio puis se saoûler dans un coin de la boîte en attendant d'être accostés par une fille, je me suis dit qu'ils seraient à peine capables de passer la porte des toilettes. Sans parler de pierre. Mais que peut-on y faire? En fait, j'ai compris que les Finlandais sont comme ça, un peu nostalgiques.

Avant la révolution urbaine et capitaliste basée sur l'excellence technologique, et bien avant l'avènement du crédo luthérien, il n'y avait ici qu'une seule religion: le Kalevala. Ce recueil de poèmes et chants populaires évoque un monde mythologique peuplé de héros de légende qui sont vraiment à mille lieues des geeks de la téléphonie mobile, des bureaux de la « city » de Helsinki et des sushis de la pause déjeuner. Le sage Väinämöinen, le forgeron Ilmarinen et le guerrier séducteur Lemminkäinen, tous des personnages du Kalevala, restent les emblèmes indétrônables du mâle finlandais et de ses attributs : habileté, vigueur, courage et pouvoir de séduction. L'influence de Game of Thrones, me direz-vous. Et bien non : ici, il ne s'agit pas d'un effet de mode.

Le son préféré du mâle finlandais : le folk métal

L'exemple parfait, c'est la musique métal, un style très populaire en Finlande, et plus particulièrement la variante folk (ou viking), de plus en plus appréciée, dont les textes se nourrissent de légende et d'une pincée de machisme d'antan.  Pour Jonne Järvelä, leader des  Korpiklaani sus-cités, le Kalevala est la Bible de la nostalgie: « Je ne crois pas que le monde aille dans la bonne direction - me raconte-t-il tout en ingurgitant des litres de café noir, de retour du concert de la veille dans la ville voisine de Turku - les hommes sont en train de perdre le rapport à la nature et la valeur du vrai travail ». Comme je le comprends. Je l'observe parler, avec ses dreadlocks blondes interminables et son look du justicier nocturne, et je me demande comment des hommes comme lui puissent travailler assis derrière un bureau. « Le travail, le travail pénible, c'est un concept inné pour le peuple finlandais - me dit-il. Notre pays est entièrement recouvert de forêts, où nous nous sommes habitués à suer sang et eau et à nous salir les mains. Aujourd'hui que les machines font le travail pour nous, c'est difficile de s'adapter.  Je t'assure que quand il fait froid, tu as intérêt à te bouger. »

Mathias Nygard, leader d'un autre groupe culte, les Turisas, enfonce l'épée. « Quand les hivers sont froids et longs, on ne peut pas se détendre, même en été. Il faut planifier, faire des provisions, traviller dur, sinon on ne survit pas », me raconte-t-il dans un bar à côté du Tavastia, une salle de concerts rock, véritable institution à Helsinki.  Mais ce n'est pas qu'une question de climat: « En Finlande, qui est sans doute le pays le moins religieux d'Europe, il n'existe que deux commandements : travailler dur et obéir à la loi. Pour les protestants, l'important ce n'est pas d'aller à l'église, mais d'être utile à l'Etat. »

Un des échappatoires pour anesthésier le plaie ouverte entre passé et présent, entre économie de subsistance (dans laquelle tous se sentaient utiles) et capitalisme global (au nom duquel les entreprises nationales sont bradées et les employés licensiés, comme pour Nokia), c'est l'alcool. Jonne est bien conscient qu'en Finlande on boit trop - « moi aussi j'ai quelques petits problèmes », avoue-t-il en souriant - et pourtant, souvent ses chansons exaltent les plaisirs de l'ébriété, comme si l'alcool était une potion magique permettant aux hommes de retrouver leur statut d'antan. Le morceau « Vodka » en est le meilleur exemple.

Femmes et enfants d'abord, suicide ensuite

Et c'est ainsi que, pendant que les hommes se réfugient dans le métal et les bars, les femmes finlandaises, que Jonne définit comme « féministes par nature, sans besoin de s'étiquetter en tant que telles », continuent leur fière chevauchée vers l'avenir. L'élection record de 86 femmes (sur un total de 200 parlementaires) en 2011, le fait que la Finlande soit le meilleur endroit au monde où être mère ou encore que les jeunes finlandaises aient conscience d'être plus libres et émancipées que leurs camarades du sud : pour les féministes du pays, ce n'est jamais assez. « Au risque d'humilier leurs propres maris », m'explique Jonne.

Même Tetti Vähämaa, secrétaire générale de l'Association des Féministes Unies, admet qu'« il est très probable que l'indépendance des femmes fasse peur aux hommes », surtout en temps de crise économique: « Perdre son emploi - m'explique Tetti, dans un splendide palace des années 20 sis au centre d'Helsinki. surtout dans une société comme la nôtre, provoque chez l'homme un grand sentiment de frustration et qui l'amène à être violent envers lui-même et envers les autres. Les cas d'hommes qui tuent femme et enfants puis se suicident ne sont pas rares. »

VIOLENCE DOMESTIQUE ET FRUSTRATION MASCULINE

Selon la Commission européenne, la Finlande occupe le deuxième rang européen, après l'Estonie, en termes de nombre de cas de violence domestique. Kostas Tassopoulos, conseiller en chef de Lyömätön Linja, une association qui, depuis 1993, s'occupe d'hommes ayant connu un épisode violent, ne le sait que trop bien. « On n'est pas face à des personnes violentes - m'explique-t-il - mais à des situations violentes. Ce sont eux qui , presque toujours, nous appellent, à cause de l'énorme culpabilité qui les accable. » Il me montre ensuite une pile de mouchoirs en papier posée sur la table dans son bureau : « Vous n'avez pas idée du stock que mes patients écoulent ! ». Au-delà de l'alcool et du chômage, il y a également une explication culturelle à la violence envers les femmes : « Il règne ici une sorte de solidarité négative. La religion protestante enseigne qu'il convient de régler individuellement ses propres problèmes, et c'est pour ça que les hommes, déjà moins enclin à communiquer, se replient tellement sur eux-mêmes que le geste violent devient inévitable. »

Mais la tendance émergente - Kostas me le confirme également - sont les actes de violence des femmes envers les hommes : « Aujourd'hui, la société est moins prompte à juger la manière d'agir des femmes - me rappelle Tetti la féministe - et elles se sentent libres d'agir comme bon leur semble. » C'est donc vrai, il ne reste plus aux mâles finlandais qu'à revêtir armure et épée ? 

Un remerciement particulier à Soili Semkina et à toute l'équipe d'Helsinki qui nous a aidé dans notre enquête sur le terrain et qui a rendu possible la réalisation de ce reportage.

Video Credits: Nuclear Blast Records/youtube

Cet article fait partie de la série de reportages EUtopia on the ground, projet de cafébabel soutenu par la Commission Européenne, en collaboration avec le Ministère des Affaires Etrangères français, la Fondation Hippocrène et la Fondation Charles Léopold Mayer.