Société

Femen, féministes ukrainiennes : les seins nus comme arme politique

Article publié le 14 février 2011
Article publié le 14 février 2011
C'est d'abord le tourisme sexuel florissant en Ukraine qui a rebuté les 300 membres du collectif féministe Femen. 12.000 prostituées, des « sexpats » de plus en plus nombreux, le tout sous le regard bienveillant des autorités. Depuis trois ans, elles organisent des performances dans les rues, seins à l'air, avec leur corps comme seule arme politique.
De retour de l'ambassade d'Italie où elle soutenait les femmes d'Italie, Inna Shevchenko livre à cafebabel.com les raisons de sa colère et de ses espoirs.

cafebabel.com : Quand et pourquoi le collectif féministe Femen a vu le jour à Kiev ?

Inna Schevchenko : Il y a trois ans. L’idée était de donner la possibilité aux femmes de se protéger. En Ukraine, personne ne peut nous protéger et se battre pour nos droits : la prostitution et le tourisme sexuel sont omniprésents et à l’inverse, il n’y a aucune femme en politique ni aucune femme chef d’entreprise (si l’on excepte l’ex-Première ministre Ioulia Timochenko, leader de la Révolution orange de 2004, ndlr).

cafebabel.com : La prostitution est légale en Ukraine ?

Inna Schevchenko : Non, c’est illégal, mais il y a des bordels partout, du centre-ville de Kiev aux régions les plus acculées. Les policiers ne disent ni ne font rien pour l’empêcher parce que c’est une grosse manne d’argent. Beaucoup de touristes viennent profiter du tourisme sexuel ici. Ils peuvent accoster une fille dans la rue et lui dire « Je suis un touriste américain, viens-avec moi ».

cafebabel.com : Et la fille accepte sans broncher ?

Inna Schevchenko : Parfois. Vous savez, l’Ukraine est un pays très pauvre. Quand un homme vient et vous promet un énorme salaire pour bosser dans un bordel, les femmes qui vivent dans des petites villes sans ressources se laissent souvent berner, faute de mieux. Il n’y a pas de travail. Si je veux travailler dans une banque, on me dira non parce que je suis une femme et que c’est un secteur réservé aux hommes…

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cafebabel.com : Et vous, pour inverser la vapeur, vous faites du topless…

Inna Schevchenko : En fait, on a compris qu’ici, pour changer les choses, on avait que notre corps et notre esprit. Je m’en fous du gouvernement, de la pression policière, etc. Le seul moyen d’attirer l’attention, c’est de choquer, et exhiber nos corps est un bon moyen de le faire.

cafebabel.com : Comment les gens réagissent à vos performances ?

Inna Schevchenko : Difficilement. Même certains journalistes n’hésitent pas à nous traiter de prostituées. En général, les gens ne comprennent pas trop, mais, de plus en plus, le message rentre parce qu’ils se rendent compte passé l’appréhension que nous parlons des vrais problèmes qui touchent notre société.

cafebabel.com : Et avec les autorités, l’ambiance est cordiale ?

Inna Schevchenko : Dès que nous faisons une performance, il y a une horde de policiers pour nous encadrer. Ce matin encore j’ai été interpellée pendant notre flash-mob. Et pourtant, on ne fait rien d’illégal ! Ils veulent nous faire taire parce qu’on dit des choses vraies, parce que nous sommes courageuses et fortes. Le policier m’a même avoué ne pas savoir pourquoi il m’arrêtait, il m’a juste dit que l’ordre venait d’en haut… Au niveau des politiques, beaucoup sont venus nous proposer de nous acheter. Ils sont intéressés par la force de Femen. Mais si nous l’acceptons ne serait-ce qu’une fois, notre idéal d’origine s’écrase à tout jamais. Alors en attendant, on cherche à rassembler de l’argent comme on peut : en vendant des T-shirt, des posters, on créé des choses artistiques etc. Mais on croit dur comme fer que quelqu’un en Europe saura nous comprendre et nous soutenir.

cafebabel.com : C’était pour quoi votre manifestation ce matin ?

Inna Schevchenko : On s’est retrouvées devant l’ambassade d’Italie pour dire à toutes les femmes d’Italie que nous sommes avec elles. Nous sommes totalement opposées à l’image que véhicule Silvio Berlusconi, celle d’un mec cool qui peut baiser toutes les femmes qu’il veut. D’ailleurs s’il continue, on hésitera pas à venir en Italie pour lui dire en face ce qu’on en pense… !

Photos et vidéo : courtoisie de Femen/www.femen.org/