Société

Erasmus en danger : gommer la frontière entre carrière et plaisir

Article publié le 5 octobre 2012
Article publié le 5 octobre 2012
Il n’y a plus d’argent pour Erasmus. Ce mois-ci, certains projets du Fond Social Européen ne seront pas couverts. Même si une rectification du budget, prévue le 23 octobre 2012, devrait le sauver, le destin du programme reste plus que jamais incertain.
A une époque où l’argent est compté, seule une définition claire des objectifs d’Erasmus et de ses réelles incidences sur la carrière des étudiants pourraient permettre sa prospérité.

« Dès la semaine prochaine, le programme Erasmus aura terminé ses fonds », c’est ce qu’a annoncé le président de la commission des budgets du Parlement européen, Alain Lamassoure. La nouvelle tombe alors que la célébration des 25 ans du programme d’échange étudiant mis en place en 1987 vient de marquer un tournant dans son histoire . L’eurodéputé explique que « le fonds social européen est en cessation de paiement depuis le début du mois et ne peut plus effectuer de remboursements aux États. La semaine prochaine, ce sera le tour d'Erasmus, le programme pour les étudiants, et à la fin du mois, le programme pour la recherche et l'innovation n'aura plus d'argent. »

« Tous les espoirs reposent sur la proposition de budget rectificatif du 23 octobre »

C’est un coup dur pour ceux qui s’apprêtent à partir à l’étranger dans les prochains mois. D’après Lamassoure, ceux ne sont pas les accusations portées réciproquement par les institutions européennes et les gouvernements nationaux, coupables d’avoir adopté un comportement à la limite de l’ « absurdité », qui va apporter du réconfort. Il faudra attendre jusqu’au 23 octobre 2012, date où le commissaire européen, Janusz Lewandowski, présentera une rectification du budget de 2013.

La menace plane aussi sur le nouveau programme « Erasmus for all » qui devrait voir le jour en 2014. On est passé de 3244 candidats durant l’année académique 1987/1988 à 231.408 candidats pendant l’année 2010/2011 (source DG EAC). Ces chiffres impressionnants pourraient bien être les derniers à paraître.

La fête est finie

« Je sais très bien qu’Erasmus est aussi un moment de fête – a affirmé Leonarda Vanicelli responsable des ressources humaines de Doxee (Modène, Italie) – j’ai toujours taquiné les étudiants qui le mentionnaient dans leur curriculum pendant les entretiens d’embauche. Ceux qui réussissaient leur entretien étaient ceux qui me racontaient à quel point ils avaient appris et comment ils y étaient parvenus. »

« La nouvelle génération d’entrepreneurs sait qu’il y a à la fois des moments de divertissement et d’autres pour étudier »

Aux abords d’un moment critique pour Erasmus, nous avons demandé un avis précis à certains responsables des ressources humaines. On ne discute pas avec les chiffres, l’augmentation du nombre d’étudiants partis l’année dernière en Europe est de 8,9%. Mais quelle est l’utilité pratique d’Erasmus ? Former l’eurogénération ? D’après la politique dominante en Europe ces derniers jours, seule la monnaie compte. Et tant que les fonds destinés à Erasmus ne se transformeront pas en avantage salutaire pour les jeunes mais contribuera à faire basculer le budget des États dans le rouge, il sera toujours possible de faire des coupes sur ces fonds.

Vanicelli poursuit en expliquant que « la génération précédente d’entrepreneurs et de responsables RH croyait qu’Erasmus était seulement un moment de fête. La nouvelle génération (comme mon chef qui a 43 ans) sait qu’il y a à la fois des moments de divertissement et d’autres pour étudier, c’est pour cette raison qu’il faut bien valoriser ce que l’on a appris dans son curriculum. » Voilà une recommandation que beaucoup d’étudiants ont déjà suivie mais qui n’a pour autant pas ou peu été prise en considération par un employeur.

Erasmus et carrière

« Erasmus est encore une expérience très qualifiée, mais tout dépend de la façon dont elle est effectuée », raconte Enric sol Brinesi Gomez, un Espagnol de 26 ans sur le point de partir aux Philippines après avoir effectué un séjour Erasmus à Paris pour ensuite partir étudier au Brésil et aux États-Unis. Après la fin de ses études, Enric a seulement décroché des entretiens avec des entreprises multinationales en dehors de l’Europe. « Je crois qu’à l’heure actuelle, les entreprises valorisent plus les expériences en dehors de l’Europe. » Telle est son opinion avant de prendre un vol à destination de Manille, où il travaillera pour Maersk (compagnie de trafic maritime, ndlr)

« Personne ne m’a jamais demandé de parler de mon expérience Erasmus »

Chiara Tampieri, une Italienne de 25 ans, a elle aussi réalisé un séjour Erasmus à Paris, et est également à la recherche d’un emploi. « J’ai fait un stage dans un musée près de Nice peu de temps avant d’être diplômée. Vous voulez vraiment savoir ? Personne ne m’a jamais demandé de parler de mon expérience Erasmus. Lorsqu’ils ont vu que je savais parler français et que j’avais fait des études pertinentes, ça leur a suffi. »

Entretien d’embauche

Jarlath Dillon, directeur des affaires internationales du groupe IGS à Paris, est convaincu qu’ « Erasmus est un vrai investissement financier, physique et mental d’où l’on peut tirer un maximum de profits si on réfléchit simplement aux objectifs avant de partir. » L'IGS est depuis 35 ans une des meilleures écoles françaises de formation des responsables des Ressources Humaines. Elle met à disposition de ses étudiants des questionnaires avant le départ.« 47% de nos étudiants veulent aller dans des pays anglophones. Je leur ai dit : "démarquez-vous, allez ailleurs, lorsque vous chercherez un emploi vous serez considérés comme ayant un profil unique - conseille Dillon - A condition que vous sachiez expliquer vos motivations, que vous êtes par exemple allés en Pologne parce qu’un certain modèle de business vous intéressait" … »

« N’allez pas dans les pays anglophones, lorsque vous chercherez un emploi vous serez considérés comme ayant un profil commun »

D’après un sondage (Heublein, 2009), 85% des étudiants allemands croit encore qu’Erasmus optimise les possibilités d’embauche sur le marché du travail. Le projet Valera (Bracht e al., 2006) a démontré qu’un étudiant sur deux et qu’un employeur sur trois considère encore Erasmus comme une expérience importante dans la phase de recrutement.

Les raisons permettant le salut d’Erasmus doivent depuis toujours faire face à une bourse d’étude à la limite de l’indigence (250 euros en moyenne) ainsi qu’à la sensation de « saut dans le vide » qui accompagne le peu d’étudiants sélectionnés. Pour décrire Erasmus en terme uniquement économique, c’est un investissement pour la vie. Si son incidence dans la carrière n’est pas quantifiée avec précision et alors que la course à l’économie est devenue une œuvre collective, on risque de ne plus avoir d’arguments à opposer à ceux qui voudraient couper les dernières subventions.

Photo : Une (cc)Mait Juriado/flickr ; Vidéos : Erasmus Martin Lagence2E2F/YouTube.