Société

Entre Berlin et Paris, la voix des enfants du Mur

Article publié le 25 septembre 2009
Article publié le 25 septembre 2009
Romy et Niklas n’étaient encore que des enfants le 9 novembre 1989. Aujourd’hui la vingtaine, ils ont grandi entre Paris et Berlin. Les deux jeunes se souviennent de la ville divisée et évoquent le Berlin d’aujourd’hui, « à part et très libre ».

Romy n’a pas eu besoin d’attendre la chute du Mur pour jouer avec sa première poupée Barbie : « Mon père travaillait au ministère des affaires étrangères, dans Berlin Est, à côté du Palais de la République. Il m’en avait rapporté une de Hongrie. » A six ans, la jeune pionnière au foulard bleu rêve d’en porter un rouge, « comme mon grand frère ». Le système de Moscou s’écroulera avant qu’elle atteigne l’âge de cette promotion en République démocratique allemande (RDA), « ce pays qui n’existe plus ».

La fin d’un système

(C.V)Le 9 novembre 1989, Romy n’est pas sortie de chez elle. Après avoir « un peu » regardé la télé, elle se couche comme tous les autres soirs : « C’était un jour de travail en milieu de semaine », se souvient-elle. Dès le weekend suivant, c’est en famille qu’elle part découvrir ce que cachait le mur de Berlin depuis 1961. Comme beaucoup de leurs voisins, ils font la queue : « Le quartier de Berlin Ouest qui longe le mur n’est pas le plus flamboyant. Il y avait plus de choses dans les magasins mais ça n’a pas été ‘incroyable’. »

La jeune Berlinoise associe la chute du communisme avec l’image de son père à la maison : « Brusquement, les rôles se sont inversés. Ma mère continuait son job dans un grand magasin, devenant responsable de la famille. Alors que mon père, habitué à partir tôt et revenir tard, restait à la maison. » Romy a un grand respect pour ses parents : « On leur a dit que le modèle qu’ils suivaient depuis 40 ans n’était pas le bon. D’un jour à l’autre, mon père a perdu certitudes et emploi. » Peu de couples ont survécu à cette remise en question : « Quasiment tous les parents de mes amis de l’Est sont divorcés. » De quoi bouleverser la vie des ados de l’époque qu’on a ensuite appelé « la génération sacrifiée »

Une envie de découvrir le monde

Il y a quelques années, lors d’un stage en France, la rédaction du quotidien régional L’Est Républicain lui demande : « Si tu étais à Berlin, tu irais fêter cela avec tes amis ? » Fêter la commémoration de la chute du mur ? Le considérer comme un événement ? Cela ne lui avait jamais effleuré l’esprit. Et puis, elle y a réfléchi et réalisé toutes les incidences de cette date sur son quotidien… Certes, il y a eu les nouveautés : ce panel de produits de consommation devenu accessible. Mais avant tout, l’ouverture du mur signifia, pour les grands yeux bleus de Romy, l’ouverture au voyage : « Avant la chute, nous pouvions aller en Hongrie ou Tchécoslovaquie, davantage ouverts. Après, nous ne sommes jamais restés en Allemagne. Notre premier voyage fut l’Italie. Nous voulions découvrir le monde. »

« Après la chute du Mur, notre premier voyage fut l’Italie. Nous voulions découvrir le monde »

Travailler à Paris et s’y installer ? « Vous auriez dit cela à mes parents il y a 20 ans, ils ne l’auraient pas cru. » Aujourd’hui, Romy accueille ses amis dans son loft parisien « niché dans une petite ruelle où la vie en communauté existe », insiste la pigiste de 26 ans : « Je ne supporterais pas l’anonymat d’une métropole. »

La guerre froide en écho

(C.V)Enfant, Niklas est marqué par l’inauguration du Parlement « construit dans le no man’s land » après de nombreux désaccords entre politiciens. Dans le Berlin post-1989, ses parents franco-allemands essayaient d’expliquer au bambin de cinq ans « l’ancienne zone militaire américaine », « le président d’une partie de l’Allemagne qui construisit un grand mur au milieu du pays », « les gens qui essayaient de traverser et qui se faisaient fusiller »… Un tas de choses que le petit garçon a du mal à comprendre.

Adolescent, Niklas suit un cursus scolaire franco-allemand : « J’ai découvert cette caractéristique des Allemands à ce remettre sans cesse en cause. Ce qui est peu présent dans l’esprit français. » A titre d’exemple, il cite « l’énorme débat sur la guerre du Kosovo à la fin des années 90 », ou « les nombreuses discussions qu’impliqueraient, en Allemagne, une loi ADN ou des critères de sélections sur l’immigration, toujours en référence au national-socialisme. » L’an passé, l’étudiant en urbanisme de 21 ans est retourné vivre dans la ville de son enfance « avec un autre regard » : « Si cette ville toujours en mouvement renaît, observe-t-il, les Berlinois parlent encore d’un mur dans les têtes. »

Berlin dans 20 ans ?

Aujourd’hui, quand Romy dit qu’elle vient de Marzhan, les étrangers l’associent à un quartier mal famé. « Le Saint Denis de Berlin », comme elle l’appelle. Pourtant, en RDA, habiter à Berlin était l’un des premiers signes d’une bonne situation sociale. Tout à l’Est, de grands immeubles furent construits avec des commodités modernes. Après l’ouverture du mur, les plus riches ont fuis ces tours pour le centre. « Désormais, les quartiers de l’Est se boboïsent sans que les gens en connaissent l’histoire. Les lieux où ils habitent étaient les plus délabrés, sans WC et au chauffage à charbon. » Romy regrette les traces perdues du passé berlinois : « Beaucoup de touristes y viennent pour voir un mur de plus en plus difficile à trouver. La ville détruit elle-même son capital. »

Paris-Berlin : seule une nuit de train sépare les deux capitales. En 1990, le numéro 1 du magazine Voyage titre : « Dans 20 ans, Berlin sera la plus belle ville du monde ». Malgré toute l’énergie qui émane de cette ville, Romy, elle, admet le contraire : « Cette ville est moche. Il n’y a aucune unité dans l’architecture. » Ce qui n’enlève rien à l’engouement des Français. La communauté française y est tellement importante que l’on peut vivre à Berlin sans parler ni anglais ni allemand ! Le lycée français à Berlin est l’une des deux seules écoles de l’Hexagone qui reste gratuite à l’étranger. Et même dans la capitale allemande, les tricolores ont leur « place Clichy », nom d’un bistrot parisien installé dans un quartier qui se francise. « Le côté artistique et bon marché attire. Nous avons un niveau de vie à Berlin qu’il est impossible d’avoir à Paris, estime d’une seule voix Niklas et Romy. L’argent y est moins un problème. Cela efface les différences sociales. »

Et dans 20 ans ? « Berlin sera une capitale comme tant d’autres, entrevoit Niklas. Les quartiers alternatifs qui font le charme de Berlin vont peu à peu être détruits. Déjà, un grand centre des affaires devait voir le jour le long de la Spree, près de la gare de l’Est. » Les squats résistent, « mais pour combien de temps ? » Au vue de l’engouement pour les « spacieux apparts’ » de Prenzlauer Berg, l’inflation immobilière n’épargnera pas Berlin : « Il y a tellement de travaux, de rénovations, que la dernière fois que j’y suis allée, je m’y suis perdue ! s’amuse Romy. Si Paris change peu, Berlin est en transformation permanente. » Comme eux, Berlin a 20 ans. Et le rythme fou de sa jeunesse.