Société

En solitaire sur le Toit de l’Asie centrale

Article publié le 27 novembre 2006
Article publié le 27 novembre 2006
Charchanbek, 23 ans, est berger dans les verts alpages kirghizes. Dans un décor de cinéma, parfait et préservé, ce ‘tchabane’ vit comme retiré du monde.

D’un galop rapide et marqué, Charchanbek s’envole vers les hautes montagnes kirghizes qui dominent le vieux caravansérail de Tash Rabat, sur le toit de l’Asie centrale. Le vent siffle, sec et froid. Le soleil tape et brûle. Dans cet univers vierge enrobé d’un silence pur, la vie ressemble souvent à une lutte pour survivre, entre tempêtes de neige et immensités inhospitalières.

Le Kirghizstan est souvent surnommé par les voyageurs la « petite Suisse d’Asie centrale » pour ses superbes montagnes rappelant les Alpes et ses lacs transparents d’altitude, et probablement aussi car le pays a longtemps été le plus démocratique d’Asie Centrale après son indépendance, survenue au lendemain de l’implosion de l’Union soviétique en 1991. Mais le quotidien des Kirghizes reste loin de celui des Suisses ; malgré la fameuse « révolution des Tulipes » de mars 2005 qui a mis fin au règne du président Askar Akaïev, les choses n’ont guère changé.

Travail éreintant

Les yaks, les moutons et les vaches appartenant à Charchanbek paissent tranquillement et profitent des premiers brins d’herbe du printemps apparaissant entre les dernières plaques de neige. Une neige qui recouvre la vallée sept mois par an. Tous les matins, à cheval, le « tchabane » –berger kirghize- a pris l’habitude de faire le tour de ses bêtes : il vérifie qu’elles ne sont pas trop loin ou qu’aucune n’est blessée. Au printemps, période de reproduction oblige, les nouveaux nés et les femelles enceintes demandent une attention toute particulière.

Il y a deux ans, Charchanbek a décidé d’abandonner son emploi au grand ‘Dordoy Bazar’ de la capitale, Bichkek pour venir s’installer dans la vallée vierge du Tash Rabat. « Je préfère travailler ici, et pour rien au monde je ne retournerais à Bichkek ». En reprenant les bêtes de son père, Charchanbek possède aujourd’hui 200 yaks, plus de 250 moutons et une dizaine de vaches pour « les besoins en lait, en beurre, en crème et en viande de la famille ».

S’occuper de plus de 450 têtes n’est pas une mince affaire pour un seul homme. Entre la traite des vaches, les vêlages, les blessures des bêtes, la tonte de la laine, les bêtes à ramener tous les soirs à l’enclos... Charchanbek ne connaît pas les jours de congés. Par moins 45 degrés l’hiver ou 40 degrés l’été, il vit dans sa petite « maison » en torchis : deux pièces sans eau courante, ni électricité. Posée en équilibre sur le bord d’une des deux fenêtres de la pièce principale, une petite radio à pile lui tient compagnie. Sous le poêle, alimenté jour et nuit grâce à un mélange de bouse, de crottin et de terre, l’un de ses trois fidèles chiens dort.

Parfois, le dimanche pour la foire aux bestiaux, il descend à Naryn, la principale ville du sud du pays, à 4 heures en voiture. Souvent il retrouve Talar et Esengul, ses voisins et amis du même âge qui vivent dans des fermes plus importantes dans environs. Ensemble, ils fument des cigarettes et parlent des nouvelles parvenues des villages du bas de la vallée.

MTV en Asie centrale

Malgré ces conditions extrêmes, Charchanbek dit aimer son travail. En énumérant les prix de ses bêtes, son visage, marqué par le vent glacial et le soleil brûlant s’anime et ses fines lèvres gercées esquissent un sourire. Quand il atteint 250 kilos, un yak se vend 300 dollars et un mouton 100 dollars. Elever 200 yaks peut rapporter beaucoup d’argent.

« Lorsque je vends une bête, je garde un peu d’argent, je vais au café et peut-être à la discothèque, mais je reviens vite car je préfère rester ici. » Difficile d’imaginer une boîte dans ce décor sauvage. Pourtant, les mœurs à Bichkek sont bien plus libérales que dans les capitales voisines : infrastructures moderne, filles en minijupes qui fument dans la rue, culture MTV ou couples qui s’embrassent en public. L’influence des immigrés russes en matière de contraception ou d’unions libres est perceptible, tout comme la pratique de la religion chamaniste.

Bien que la capitale soit loin de la petite maison de Charchanbek, une bonne journée de voiture, il est vrai, comme le disent beaucoup, que les Kirghizes, un peuple de nomades qui compte près de 80 ethnies, ont de toute façon toujours été plus ouverts et accueillants que leurs voisins.

Lors de sa dernière excursion en ville, Charchanbek s’est acheté une paire de jumelles russes à 50 dollars, qu’il porte fièrement en bandoulière. Des ombres passent soudain sur le visage de ce cavalier libre : non pas qu’il soit nostalgique de la vie trépidante de la capitale, mais l’absence de jeunes femmes lui pèse. « Parfois, c’est dur », confesse t-il.

Dans moins d’un mois, la vallée sera envahie par les yourtes et les familles venues des bourgades de Naryn, Kara-Suu et At-Bashy qui monteront leur bétail en pâturage pour tout l’été. « Dans les familles qui arrivent, il y a au moins 5 jeunes filles. Parmi elle, il y a la mienne », avoue-t-il le visage ravi et émerveillé. Même s’il sait qu’il sera dur de l’épouser puis de la convaincre de venir vivre ici toute l’année. « Ce n’est pas un travail, c’est juste ma vie. J’aime les montagnes, j’aime mes bêtes et j’aime le soleil. Pourquoi devrais-je faire autre chose ? N’est-ce pas bien ainsi ? »