Société

En exil à Paris, les « spect-acteurs » de l’Opprimé

Article publié le 21 juillet 2009
Article publié le 21 juillet 2009
Il est arrivé en Europe avec les exilés brésiliens et s’est installé à Paris: le Théâtre de l'Opprimé (ou « forum ») intervient dans la médiation des conflits et de violences multiples dans les banlieues ou les usines. Rencontre avec son directeur actuel, Rui Frati.

« Le théâtre est né en tant qu'instrument de critique sociale pour faire la lumière sur les rapports de force existants, même si, quelque soit sa forme, il ne sera jamais en mesure de faire une ‘véritable révolution’ ». Rui Frati, dramaturge brésilien d'origine italienne, dirige le Théâtre de l'Opprimé de Paris depuis 1998, l'un des deux centres historiques avec celui de Rio de Janeiro, tous deux fondés par Augusto Boal, décédé le 2 mai 2009. C’est ainsi qu’il définit cette expérience née au Brésil suite à la révolte du peuple et la répression des années 60. Nous l'avons rencontré dans un ancien dépôt de meubles du 12e arrondissement de Paris transformé en théâtre par ses soins.

Comment est né le Théâtre de l'Opprimé ?

(Jonathan McIntosh)Le Théâtre de l'Opprimé a été fondé par Augusto Boal. Après le coup d'état de 1964, il a quitté le Brésil ainsi que la direction du Théâtre de l'Arena pour parcourir l'Amérique latine. Sans théâtre ni troupe, il se retrouva directement confronté aux spectateurs, pour la plupart des groupes indigènes marginalisés et exploités, et commença à élaborer ce qu'il appela le « théâtre-forum », outil permettant aux spectateurs de participer de façon active à la création de spectacles. Ainsi, après avoir assisté à la représentation d'un conflit, le public, concerné par la problématique abordée, était alors encouragé à venir prendre la place de l'acteur pour changer le cours de l'action. Boal était convaincu que le fait d'être confronté aux réactions des autres acteurs permettait au « spectateur-acteur » de prendre conscience de la situation d'oppression. De plus, en passant directement à l'action, sans l'intermédiaire du personnage, le spectateur s'entraîne, pour ainsi dire, à agir dans le monde réel pour le modifier au sens révolutionnaire du terme. 

Comment s'est effectuée la transformation européenne du Théâtre de l'Opprimé ?

« Le théâtre est un lieu idéal pour expérimenter et transformer des situations conflictuelles »

Le Théâtre de l'Opprimé est arrivé en Europe avec les exilés. Personnellement, j'ai rencontré Augusto Boal en 1976, à l'université de Lisbonne. Tous deux fils de militants de la gauche brésilienne, nous étions liés par une sorte d'amitié familiale. Nous avons travaillé ensemble pendant quelque temps selon l'enseignement de Paulo Freire qui prône l'éducation comme outil d'émancipation nécessaire des opprimés. Toutefois, en Europe, l'oppression se manifestait de façon différente et ne concernait ni l'interdiction d'exercer ses droits, ni l'obligation de se taire sous l'autorité militaire. Lorsqu’Augusto Boal fonda la compagnie du Théâtre de l'Opprimé à Paris, en 1979, il commença par développer des techniques d'introspection et de psychothérapie pour aider les individus à surmonter leur peur. C'est à ce moment que j'ai commencé à être en désaccord avec lui. Pour moi, le théâtre n'est pas une thérapie et ne doit pas être utilisé comme tel. Pourtant, de nombreux groupes qui ont été créés dans le monde dans le sillage du Théâtre de l'Opprimé (à Taiwan, en Corée du Sud ou en Inde) font intervenir de plus en plus de personnes (enseignants, formateurs ou thérapeutes) et de moins en moins d'acteurs. Le résultat, à mon avis, est un travail trop « réaliste » et trop peu théâtral.

Quelle est la méthode utilisée par votre compagnie aujourd'hui ?

Outre la production de spectacles maison, le Théâtre de l'Opprimé de Paris propose des stages et des laboratoires pour les groupes et les écoles. Comme je vous l'ai dit précédemment, nous travaillons à faire la lumière sur la violence subie au quotidien, sans toutefois nous substituer aux psychanalystes ou servir de « babysitters » aux jeunes des banlieues à risques. Même s'il est difficile d'aider ces derniers à s'exprimer, la méthode que nous utilisons semble donner ses fruits. La plupart du temps, la première approche avec les jeunes des écoles – lesquels n'ont pas demandé à faire du théâtre – est conflictuelle. Dans ce cas, nous leur proposons, par exemple, de faire de la capoeira. En général, cela marche bien et grâce à cette discipline, nous arrivons à créer un lien entre nous et à faire du théâtre ensemble. Toutefois, même si nous possédons la méthode de travail, l'histoire est apportée par le groupe qui doit créer une situation théâtrale. C'est ce qu'on appelle le « forum », c'est-à-dire une situation susceptible d'être transformée par les spectateurs.

Que signifie concrètement l'expression « essaie sur scène ce qu'il est trop difficile d'essayer dans la vie réelle » ?

Cela signifie que le théâtre est un lieu d'expérimentation idéal. Ici, nous sommes protégés par le fait que l'acteur joue un « monstre » dans le but de révéler la violence subie par l'autre acteur. Ainsi, ce dernier peut exprimer les difficultés auxquelles il doit faire face. Nous représentons un conflit entre les personnages pour amener le spectateur à monter sur scène et à prendre position sans censurer sa capacité de création. C'est le sens du théâtre-forum inventé par Boal. Le plus bel exemple est celui des métallurgistes de Milan qui, confrontés avec leur syndicat (la Cgil) à une épidémie de cancers de la vessie contractés sur le lieu de travail, ont construit des personnages complexes (médecins, techniciens de la sécurité…) qu'ils ont pu jouer de façon précise grâce à des recherches effectuées sur Internet. Ce travail intensif a permis de trouver des solutions pour faire face à la fatalité de certaines situations.