Société

Egalité dans la langue : mademoiselle ou madame ?

Article publié le 30 avril 2014
Article publié le 30 avril 2014

Ma­dame ou Made­moi­selle? Miss or Mrs? La plu­part des langues eu­ro­péennes pro­posent plu­sieurs ap­pel­la­tions pour une femme, qui sont pour­tant loin d'être neutres. Elles sous-en­tendent sou­vent une idée de pou­voir, d'âge, de sta­tut ma­ri­tal et condi­tionnent notre re­la­tion avec la per­sonne. C'est pour­quoi plu­sieurs pays s'en sont sim­ple­ment dé­bar­rassé. Et pour les autres ?

Pen­dant une pause dé­jeu­ner agi­tée à Paris, j'en­glou­tis­sais mon en­trée, comme si mon plat al­lait m'être servi d'un mo­ment à l'autre. C'est ce mo­ment pres­sant que mon amie a choisi pour me faire part de sa bonne nou­velle : elle était enfin de­ve­nue pro­prié­taire. Alors que je l'écou­tais, vrai­ment heu­reuse pour elle, je n'ai pas pu m'em­pê­cher de lui cou­per la pa­role. J'avais be­soin de sauce pi­quante. 

« Je vais de­mander », dit-elle. Non pas que je ne sais pas par­ler fran­çais, mais on sait tous que les ser­veurs ré­pondent plus vo­lon­tiers à leurs com­pa­triotes qu'à un Amé­ri­cain qui de­mande sou­vent tout un tas de sauces dif­fé­rentes pen­dant le repas. 

- Voilà, ma­dame.

Mon amie se tut.

- Qu'est-ce qu'il y a ? je lui de­mande.

- Il m'a ap­pelé ma­dame.

- Et alors ?

- J'ai l'air si vieille ?

- Mais non ! Moi aussi on m'ap­pelle ma­dame tout le temps ».

Après ce petit in­ci­dent, in­tri­guée par l'at­ti­tude de mon amie face aux titres que l'on donne aux femmes, je m'éton­nais de sa­voir qu'elle sou­hai­tait que les hommes et les femmes aient des for­mules de po­li­tesse si­mi­laires et que l'on se dé­bar­rasse de ce « ma­de­moi­selle ». Tout ceci était fi­na­le­ment assez contra­dic­toire. 

« Je croyais que ça ne te plai­sait pas qu'on t'ap­pelle 'ma­dame' ? », je lui rap­pelle. 

Mais je ne peux pas lui en vou­loir.

Beau­coup sont les femmes qui ne veu­lent pas être qua­li­fiées en fonc­tion de leur bague au doigt. Mais d'un côté, si le mot existe, c'est que les normes so­ciales ont dû faire en sorte que les Fran­çais ap­pellent les jeunes femmes « ma­de­moi­selle », et les femmes plus âgées, (du moins en ap­pa­rence), « ma­dame ». Bien que l'an­cien pre­mier mi­nistre Fran­çois Fillon ait banni cette forme d'ap­pel­la­tion du gou­ver­ne­ment début 2012, elle fait tou­jours par­tie du pay­sage cultu­rel, sur­tout dans des domaines plus privés : lors de la sous­crip­tion à une as­su­rance, sur les fac­tures de té­lé­phone, ou les abon­ne­ments de ma­ga­zines. Main­te­nant, une femme mûre, non ma­riée, voire vieille fille, peut être une « ma­dame » ou presque dans cer­taines cir­cons­tances.

En Al­le­magne, « fraü­lein » a été in­ter­dit dans les an­nées 1970 et est de­ve­nu tabou dans les an­nées 1980. D'où je viens, et dans la plu­part des pays an­glo­phones, les femmes peuvent choi­sir d'être ap­pe­lées « Ms » (ma­riée ou non), ce qui leur per­met de ne pas subir d'éti­quette. Il y a aussi « madam » ou  « ma'm », ex­pres­sions désuettes ou marques d'un grand res­pect. Le Par­le­ment eu­ro­péen a er­ra­di­qué  « Miss » et  « Mrs » pour évi­ter un cer­tain sexisme et rendre le lan­gage de l'ins­ti­tu­tion plus neutre.

Comme je vou­lais mieux com­prendre ce que res­sen­taient les Fran­çais face à cette ré­forme lin­guis­tique, j'ai dis­cu­té avec des hommes et des femmes, et leur avis était par­tagé.

Cer­taines femmes pensent que « ma­de­moi­selle » per­met de sé­duire une jolie jeune femme, quand une autre de presque la tren­taine sou­haite que ce terme ap­par­tienne au monde du flirt, même si elle ne veut pas que l'on sache son âge ou son sta­tut ma­ri­tal. Mon amie, contra­riée d'avoir été ap­pe­lée « ma­dame », pense que de nom­breux chan­ge­ments so­ciaux émanent des lois et que « ma­de­moi­selle » met­tra du temps à sor­tir du pay­sage. Beau­coup d'hommes avec qui j'ai parlé ne pou­vaient ac­cep­ter l'idée de nom­mer une jeune femme « ma­dame ». D'autres vou­laient sa­voir pour­quoi ils n'avaient pas droit à un titre mas­cu­lin équi­valent à « ma­de­moi­selle » alors qu'ils n'é­taient pas prêts à être des « mon­sieurs ».  Car « da­moi­seau » et « mon­da­moi­seau » sont des termes ar­chaïques pour dé­si­gner un jeune cé­li­ba­taire, et ne sont ja­mais de­ve­nus des sta­tus of­fi­ciels. « Jeune homme », par contre, est fré­quem­ment uti­lisé.

La France n'est pas la seule contrée où les jeunes femmes sont en­core dé­nommées par un titre an­cien. Les Ita­liens ont « si­gno­rina » et les Es­pa­gnols « señorita », uti­li­sés, comme leur équi­valent fran­çais, comme des ex­pres­sions flat­teuses ou  tech­niques d'ap­proche.

J'en conclus alors deux choses : soit les pays comme la France et l'Es­pagne sont adeptes du flirt soit ils sont très tra­di­tion­nels. Ou peut-être les deux. Alors, il est pour quand le chan­ge­ment ?