Société

Éducation : des réfugiés, entre les murs

Article publié le 9 septembre 2015
Article publié le 9 septembre 2015

La video de « la caresse de Merkel » est devenue virale. La chancelière allemande tentant de consoler Reem, jeune réfugiée palestinienne de 14 ans, reflète ce que vivent les réfugiés en Europe au niveau institutionnel : des tentatives d’apaisement sans résolution des problèmes de fond. Le manque de soutien scolaire des systèmes allemands, suisses et autrichiens envers les réfugiés est affligeant.

La jeune Fatima Khalil, 11 ans, parle l’arabe, l’hébreu et même l’anglais. Mais après avoir fui la Syrie avec sa famille pour la Suisse, ses compétences linguistiques ne lui seront que de peu d’utilité. Tout d’abord, la première école qu’elle ait fréquentée en Suisse n’a pas pu l’intégrer dans une classe normale car elle ne parlait pas allemand. Après quelques mois d’apprentissage intensif, on a permis à Fatima d’intégrer les cours normaux, mais au lieu de la mettre avec les enfants de son âge, les enseignants l’ont placée 2 classes en dessous. Fatima était tout de même satisfaite.

Proche du chaos

Cependant, une lettre des autorités a forcé la famille à partir d’urgence pour une autre ville. Fatima s’est à nouveau retrouvée dans une classe linguistique spéciale pour les demandeurs d’asile. Après plusieurs mois, les professeurs se sont aperçus que son niveau de langue était plutôt élevé et l’ont mise dans une classe normale. Cette fois, ses camarades de classe n'avaient qu'un an de moins qu’elle. En plus de se faire de nouveaux amis, dans une langue qu’elle maîtrisait encore mal, elle a du rattraper son retard pour suivre les cours dans sa nouvelle classe : c’est un défi majeur pour une jeune réfugiée pleine d’enthousiasme lâchée dans un véritable chaos bureaucratique.

Fatima fait partie de ces nombreux jeunes réfugiés en Suisse, Autriche et Allemagne qui pâtissent du manque de règles constitutionnelles. Dans ces pays, les gouvernements n’ont insufflé aucunes lignes de conduite pour intégrer les enfants réfugiés dans le système éducatif.

Selon Eurostat, l’année dernière il y a eu plus de 200 000 demandeurs d’asile en Allemagne, contre environ 28 000 en Autriche et 23 500 en Suisse. En 2014, les mineurs âgés de moins de 18 ans représentaient 26% des demandeurs d’asile, tous pays de l’UE confondus. Suite à la récente affluence de migrants dans l’Union européenne, le nombre de jeunes réfugiés reste flou : les chiffres fournis par les autorités ne semblent plus être représentatif.

Les méandres du système éducatif

En Allemagne, l’éducation des enfants réfugiés est soumise aux mêmes règles que le reste du système éducatif : la gestion des enfants, sur un plan scolaire, est déterminée par chaque état fédéral. Selon un rapport du Deutsches Kinderhilfswerk (Fondation allemande d’aide à l’enfance), dans certains États, l’école n’est pas obligatoire pour les enfants dont les parents sont légalement tenus de quitter le pays. D’autres demandent à ce que les réfugiés ne soient scolarisés que 3 ou 6 mois après leur arrivée en Allemagne.

En Suisse, la responsabilité éducative est partagée entre l’État, les cantons et les collectivités. Qu’ils soient étrangers ou non, tous les enfants doivent être scolarisés, et ce sont les collectivités qui sont chargées de s’assurer que chaque enfant puisse l’être.

Les Suisses accueillent les demandeurs d’asile et autres étrangers dans des « centres de transit » où on leur apporte aide et conseils, avant qu’on leur attribue un logement individuel où qu’il reprennent leur route. Avant que la famille de Fatima arrive à Bern, leur troisième destination, il ont dû séjourner dans un « centre de transit » clandestin pendant 10 mois. Par la suite, il furent envoyés à Schafhausen, dans le canton de Bern, où Fatima devait partager une petite chambre avec ses parents et ses 4 frères et sœurs.

L’une des raisons de ce manque d’engagement de l’État envers l’éducation des enfants réfugiés est le manque d’enseignants dédiés. Andrea Nikowitz, institutrice dans une école élémentaire de Vienne, critique l’aide apportée aux enfants qui doivent apprendre l’allemand : « il n'y a que 11 heures de cours par semaine, et beaucoup plus d’enfants auraient besoin d’en profiter. Malheureusement la municipalité a tellement réduit les dépenses dans l’éducation qu’elle n’a pas pu engager assez de professeurs cette année ».

On constate également la prédominance d’une mentalité de droite dans la société et en politique : l’année dernière, des manifestations ont eu lieu devant le centre d’accueil de Schafhausen et des propos xénophobes se répandent sur les réseaux sociaux.

En Allemagne, un débat houleux a éclaté au sujet de l’extrême droite dans l’est de l’Allemagne, particulièrement dans l’État fédéral de la Saxe. Des extrémistes de droite ont récemment attaqué la police qui essayait de protéger un nouveau foyer de demandeurs d’asile. Plus de 30 policiers furent blessés dans ces affrontements. Lundi, Merkel a pris position par la voix de son porte parole qui déclarait : « Il est écœurant que des extrémistes de droite et des néo-nazis diffusent leur message de haine creux près d’un centre de réfugiés ».

Face à l’absence du gouvernement, les projets germent

Pourtant, certains enseignants se retrouvent non seulement à faire un véritable travail de détective mais ils s’impliquent même dans de nouveaux projets afin d'aider les personnes dans leur combat pour accéder à l’éducation. L’un d’entre eux, Michael Stenger, a ouvert l’école « Schlau-Schule » à Munich. Il enseigne à de petites classes d’enfants réfugiés. Cette initiative n’a pas uniquement pour but l’apprentissage de l’allemand, mais elle tend également à renforcer la confiance des jeunes. Stenger leur répète souvent « qu’ils sont vraiment capables de faire quelque chose », rapporte Der Spiegel.

En Autriche, il existe également un programme qui prend en charge les jeunes réfugiés auxquels le système public n’offre actuellement pas la possibilité de poursuivre l’éducation souhaitée. « Prosa : Schule für alle » (« Prosa : l’école pour tous », ndt) a pour but d’ « inclure les exclus » dans la société, principalement les réfugiés qui souhaitent terminer leur scolarité obligatoire ou leur apprentissage, ou encore améliorer leur allemand pour trouver un emploi.

Pour Martin Chichocki, coordinateur de projet pour l’ONG autrichienne AFS, fondation d’aide aux réfugiés, les choses vont dans la bonne direction à Vienne, ce qui est positif, mais il trouve préoccupant que tout se passe sur un plan organisationnel, et que très peu d’initiatives émanent du gouvernement.

Selon Andrea Nikowitz, il se passe beaucoup de choses au sein même des écoles : « Par exemple, enseignants et parents donnent des vêtements et du matériel scolaire, et il y a de nombreux projets créatifs ouverts à tous les enfants, leur compétences linguistiques n’ayant que peu d’importance ». Elle manque cependant de moyens financiers (et psychologiques) de la part de la commission scolaire de Vienne. Elle considère que le problème est « typiquement autrichien. C’est plus facile quand il n’y a pas de règles ».

La famille Kahil a fini par emménager dans un appartement à Bern où Fatima se retrouvera encore dans une classe différente, dans un nouvel environnement, essayant de rattraper les leçons qu’elle a manquées. Elle espère cependant que ce sera la fin de ce tortueux voyage dans la jungle du système éducatif suisse.

Angela Merkel console Reem, une jeune réfugiée

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Article écrit en collaboration avec la journaliste suisse Bettina Zbinden.