Société

Discrimination en Allemagne : Retourne-donc en Corée !

Article publié le 12 janvier 2011
Article publié le 12 janvier 2011
La légende de l'Allemagne comme terre d'accueil a fait son temps depuis longtemps. Pire, aujourd'hui, plus de personnes quittent le pays plus que ne s'y installent. Parmi ceux-là, les jeunes gens les plus prometteurs d'Allemagne tournent le dos à leur pays. Et si le coupable en était la discrimination ?

Martin est né en Allemagne, il a étudié les sciences politiques aux Etats-Unis puis en Belgique et parle couramment les trois langues. Malgré tout, aucun poste qui ne corresponde à ses qualifications ne s'offre à lui dans son pays. « Tout le monde en parle : le modèle d'intégration coréen ou vietnamien est montré en modèle. Motivés par les études et respectueux, cette population s'intègre bien. Mais à quoi ça sert, si nous n'avons pas les mêmes chances au départ que nos collègues allemands ? » s'interroge Martin Hyun dans un allemand impeccable. « Lorsque j'ai postulé au bureau des Affaires Etrangères, la première question était la suivante : serais-je loyal à l'Allemagne en tant que Coréen ? A la filiale allemande du Comité Olympique on m'a même demandé si je ne faisais pas du lobbying pour la candidature de la Corée en 2018. En tant que personne ayant grandi en Allemagne, ces attitudes m'affectent profondément. » La plupart des autres entretiens de recrutement dans des entreprises allemandes renommées ont aboutis sur le conseil bienveillant d'aller tenter sa chance en Corée : mais oui, avec ses compétences et sa connaissance, Martin pourrait sûrement se positionner sur le marché coréen ! « Beaucoup de mes amis ont d'ailleurs déménagé en Corée. » ajoute Martin. Lui ne se laisse pas décourager et il finit par obtenir un poste à l'Université de Bonn.

Wanted : 70.000 travailleurs qualifiés

Ce chiffre vient de Martin Recht. L'Allemagne n'avait pas encore admis être un pays d'immigration - alors que presque 1 habitant sur 5 en est issue - que l'on doit déjà s'habituer à la proposition inverse : depuis trois ans déjà, l'Allemagne laisse partir plus qu'elle n'accueille. Le déficit migratoire atteint environ 15 000 personnes par an en moyenne. Ajouté à la gentrification de la société et au taux de fécondité le plus bas d'Europe (1,35 enfants par femme en 2009), la population de l'Etat le plus peuplé d'Europe a dramatiquement fondu de près de un million d'individus dans les huit dernières années.

Vous embaucheriez un type avec une tête pareille ?Les économistes et experts sonnent l'alarme depuis longtemps. L'Allemagne est en train de perdre sa compétitivité. Médecins, chercheurs ou ingénieurs quittent le pays à tout va. Et on ne parle pas seulement ici d’Allemands. Il s’agit aussi de plus en plus de jeunes immigrés qui ne trouvent pas de perspective de carrière en Allemagne et sont poussés, comme Martin, à faire leur valise. Et pourtant, l’économie allemande nécessite près de 70 000 travailleurs ! La tentative d’attirer de l’étranger une nouvelle main d’œuvre qualifiée n'est pas concluante à l'heure actuelle : en 2009, seuls 142 professionnels étrangers ont reçus l’autorisation de s’installer en Allemagne. La fuite de migrants qualifiés a alimenté le débat sur l'intégration des immigrés en Allemagne, dont Thilo Sarazzin s'est fait le porte-drapeau. La chancelière Angela Merkel avait déclaré à l'époque la mutliculturalité comme un échec total. D'après le ministre de l'Intérieur, M. de Maizière, 15% des émigrants relèvent de problèmes d'intégration.

Discrimination assumée

Dans une lettre ouverte contre les débats à sens unique dans le monde politique et dans les médias, de 900 représentants de l'élite turque résidant en Allemagne ont décidé de protester : « Notre confiance et notre engagement pour notre pays et envers la société souffrent de cette situation. » La lettre de protestation renvoie à une étude de la fondation Friedrich-Ebert, qui affirme que près d'un tiers des Allemands sont d'accord avec les deux déclarations suivantes : « Les étrangers ne viennent que pour bénéficier de la protection sociale ou pour prendre des places sur le marché du travail » et « On doit les renvoyer chez eux ». « Je n'attends rien de l'intégration. Nous parlons bien ici de discrimination et de racisme. Nous parlons du fait , que les immigrés sont rejetés du marché de l'emploi, parce qu'ils ne disposent pas des mêmes chances. », s'insurge Kenan Kolat, le président de l'Union Turque en Allemagne, lors d'un débat ayant pour thème les candidats à l'intégration. Pourtant, quatre cinquièmes des étudiants d'origine turque viennent de familles éloignées du système éducatif, ce qui n'est le cas que pour 16 % des étudiants allemands « pur souche ».

Combien de temps faudra-t-il pour l'appliquer au monde du travail ?

Sak Kadir, 23 ans est de la troisième génération à être né en Allemagne dans sa famille originaire d’Anatolie. Sa mère est bénéficiaire du programme Hartz IV (le RMI allemand). Kadir et ses deux frères et sœurs ont réussi à entrer à l’université. Il veut devenir professeur et pense être un modèle pour les enfants qui ne sont pas Allemands de souche. Malgré tout il est de plus en plus déçu par son pays d'accueil. « Je souhaite devenir allemand, mais j’ai déjà compris que je resterai toujours Turc », se résigne-t-il.

Et ceci malgré son apparence plutôt passe-partout. « Je ressemble à un Allemand alors que mon frère à la peau plus foncée et les cheveux noirs. C’est encore plus dur pour lui », se lamente-t-il, confirmant par là l'existence d'un certain délit de faciès. Kadir pense ainsi suivre avec sa femme les cent professionnels turcs qui sont retournés au pays de leurs ancêtres... Bien qu’il soit conscient de la difficulté qu'il aura aujourd'hui à s’intégrer à la société turque : « Nous parlons allemand à la maison avec ma femme parce que l’usage du turc est pour moi plus difficile. N’importe qui peut deviner après les trois premières phrases que je suis allemand. Je suis assis entre deux chaises : Je n’ai ma place ni ici ni là-bas », dit Kadir dans un haussement d’épaule. Il n'abandonnera toutefois pas son objectif : « La société allemande a besoin de davantage de personnes formées issues de l’immigration – même la chancelière le dit ! » Sera-t-il écouté ?

Ce texte a été publié le 16 novembre 2010 sous une forme abrégée dans le journal tchèque Hospodářské noviny

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