Société

Des Afghans pour toujours réfugiés à Rome

Article publié le 29 septembre 2009
Article publié le 29 septembre 2009
« Je ne peux pas rester, je ne peux pas partir. » Echoués en Italie, via la Grèce, les réfugiés afghans errent dans les rues de Rome. Ils se cachent dans l’attente du droit d’asile. Reportage dans un camp de fortune.

«En Grèce, j’ai finalement eu le sentiment d’être emprisonné »

Le long de la via Ostiense, ils essaient par tous les moyens de passer inaperçus. Pour les réfugiés afghans échoués dans la capitale italienne, Rome est une ville difficile à quitter. Impossible d’y vivre, impossible d’en partir. « Je suis ici dans l’attente que ma demande d'asile soit acceptée », dit Samadeli. Tous répètent la même chose, indistinctement. La journée, on les voit assis à la sortie du métro, arrêt Piramide, ligne B direction Laurentina, en groupes de quatre, entre les bouteilles de bière Peroni vides et les mouchoirs usagés. Ils parlent en pachtou (la langue des Patchounes d’Afghanistan) et se méfient des personnes étrangères autour d’eux. Certains sont très jeunes, d'autres vieux : tous ont déposé une demande d'asile. « Je voudrais m’en aller ailleurs mais je suis bloqué. J’ai été obligé de demander l'asile en Grèce, mais je suis parti parce que j’allais mal. Je ne travaillais pas. Ici je travaille à droite et à gauche, j’aide un ami. Je ne peux pas rester, et je ne peux pas partir. Je ne veux pas reprendre la route d'Athènes. Et je ne pourrais jamais, là maintenant, retourner à Kaboul, ma ville natale. »

Quitter le Péloponnèse

 (Photos officielles du film:Guy Ferrandis)Chaque histoire est quasi identique, le témoignage de l’un est le porte-voix de tous : la traversée de l’Iran, de la Turquie, puis de la mer, puis de la Grèce pour arriver finalement en Italie, où ils restent en transit, en attente, de longs mois. Le règlement Dublin II impose que la demande d’asile soit déposée dans le premier pays membre où les étrangers arrivent. Le premier est bien souvent la Grèce alors que le pays n’est qu’une terre de passage. « Je ne savais même pas si j’allais pouvoir rester en Italie où je devais rejoindre mon frère, raconte un jeune de 20 ans, et je ne pensais même pas y demander l’asile. En Grèce, ils ont pourtant pris mes empreintes, et même si je voulais être heureux et protégé en Europe – c’est pour cela que j’ai quitté la guérilla en Afghanistan – j’ai finalement eu le sentiment d’être emprisonné. Je me suis enfui d’Athènes tout comme je m’étais enfui de Ghazni auparavant. Et rien n’a changé. Où que je sois, je suis un réfugié et non un homme. »

Dans un campement qui sert de dortoir, un peu plus loin de la gare, les tentes sont montées de manière irrégulière, les unes contre les autres, séparées par des vêtements qui sèchent. Cela rappelle à Samadali la chaîne de montagnes du Safed Koh. « Sentez l’odeur de ce morceau de peau, je l’ai apporté de mon pays ! » Ghazni (une ville située à 200 kilomètres à l’Ouest de Kaboul) est réputée pour la fabrication de peau brodée. C’est dans cette chaîne de montagnes que se cachent les talibans. Certains pensent d’ailleurs que Ben Laden s’y terre toujours. Les réfugiés de Safed Koh se dissimulent, eux, sous une vieille remorque de train. Entre les roues. Et cela se passe ici, à Rome, Italie, Europe. « Jusqu’à hier, il y avait un garçon qui dormait à côté de ma tente. Il est resté trois semaines et puis il est parti. Ils l’ont emmené dans un centre car il n’avait que quinze ans. »

Deux ans pour l’asile

(lessio/flickr)

« Je voudrais l’écrire, moi, mon histoire. Publier mon livre »

Les réfugiés arrivent et ne peuvent pas rester. Par conséquent, ce va-et-vient dans les campements ne permet pas l’émergence d’une communauté, solidaire. Alem revient de temps en temps rendre visite. « Je ne viens pas pour voir quelqu'un en particulier, explique-t-il. Ceux qui restent sont peu nombreux. Ce sont en général des adultes. Je viens surtout vérifier qu’ils sont encore protégés et qu’ils parviennent à survivre. » Lui est arrivé à l’âge de quinze ans en Italie à la suite du décès de ses parents. Après le Péloponnèse, il a passé deux nuits à Ostiense : « Ils m'ont ensuite envoyé dans une maison familiale. L'asile politique m'a été accordé et l'attente (de deux ans) a été terrible. J’avais peur », confie-t-il. Alem étudie aujourd’hui dans un service de comptabilité de Rome et son histoire – si exemplaire – a même figurée parmi les cinq témoignages du livre La città dei ragazzi de l’écrivain Eraldo Affinati. « Je voudrais l’écrire, moi, mon histoire. Publier mon livre », ajoute l’Afghan dans un sourire. Samadali sort un article froissé de sa poche. Il l’a découpé il y a plus d’un an dans un quotidien national : « Tu as vu ? Lis. Cet homme, je le connais, il vient du même pays que moi. Il est arrivé en Italie en partant de Grèce en s'agrippant à un camion. Un gros bras ! »

Il commence à se faire tard et les hommes s’agenouillent dans leur tente. Alem les salue, en appelle quelques-uns par leur nom. « Ils sont traités comme des gens de passage qu’il faut chasser ou renvoyer là d’où ils viennent, ou à envoyer ailleurs. Les autorités déplacent les limites des campements, ils les dispersent, lance-t-il. Pourtant, nous sommes des rescapés de guerre. Jamais nous ne retournerons en Afghanistan même pour cinq minutes. Et aucun d’entre nous ne sait où il sera demain, où il pourra vivre. Nous nous cachons. Nous restons immobiles. Et nous attendons. C’est sûrement la meilleure chose à faire : mieux vaut se refugier qu’être sans cesse déplacé. »