Société

De l’Europe aux BRICS : la transhumance de la Turquie

Article publié le 13 novembre 2012
Article publié le 13 novembre 2012
Depuis ses origines, la Turquie se trouve à la croisée de diverses cultures occidentales et orientales, devenant ainsi un point stratégique sur l’échiquier mondial. Sa population, dont la moitié a aujourd’hui moins de trente ans, se compose d’un mélange de Turcs ethniques, Kurdes, Circassiens, Bosniens, Géorgiens, Gitans, Arabes et d’une minorité zaza.
Bien que les démarches de la Turquie pour intégrer l’Union européenne aient débuté il y a plus de vingt ans, le Vieux Continent semble vouloir garder ses portes closes. La Turquie est-elle arrivée à bout de patience ?

Par de petits gestes, mais toujours en restant dans l’ombre, la Turquie a été depuis longtemps présente en Europe : elle a d’abord combattu aux côtés des Alliés pendant la Seconde Guerre mondiale, devenant ainsi membre de la Charte des Nations unies. Elle a ensuite pris part à la guerre de Corée avec l’ONU. Elle a réussi, enfin, à intégrer l’OTAN. L’étape suivante, aussi la plus attendue, était de devenir membre de l’Union européenne – demande présentée pour la première fois en 1987 mais dont les négociations n’ont commencé que fin 2005. Cette demande a divisé les Européens, certains d’entre eux affirmant que, si la Turquie intégrait l’Union, l’Europe perdrait son identité. Des voix se font même entendre pour la définir, de manière exagérée, comme un cheval de Troie.

La Turquie présente un grand intérêt comme partenaire économique, car elle attire énormément d’investissements étrangers tout en devenant une destination touristique très prisée, séduisant l’année dernière près de trente millions de vacanciers. Ses données économiques récentes sont positives, et même enviables : l’an dernier, sa croissance s’améliorait de 8,5 % (contre 1,7 % pour l’Union européenne) et sa dette publique est passée de 73 % à 39 % du PIB en l’espace de dix ans. Malgré cela, avoir la Turquie comme voisine n’est pas perçu de manière positive par de nombreux Européens. De fait, ses principaux opposants, la France et l’Allemagne, brandissent toute une série de prétextes. L’ancien président de la République française, Nicolas Sarkozy, en est venu à déclarer que le rôle de la Turquie était hors de l’Union européenne, tout en se montrant favorable à un statut d’association privilégiée. La chancelière allemande, Angela Merkel, a également soutenu cette idée : « Nous sommes opposés à la présence d’Ankara comme membre à part entière, mais nous ne voulons pas perdre la Turquie, qui est un pays de première importance. »

Cet État a un statut à part au sein de la Communauté internationale : défini comme une république parlementaire, démocratique, laïque, sociale et de droit, il compte 75 millions d’habitants, ce qui en ferait le deuxième pays le plus peuplé de l’UE (après l’Allemagne) et la principale puissance en terme de superficie. Ces caractéristiques pourraient bien déstabiliser les politiques de l’UE, en raison de la répartition des sièges au sein du Parlement européen. Toutefois, c’est en matière de droits de l’Homme que l’on touche la corde sensible, en exigeant de la Turquie qu’elle reconnaisse sa responsabilité dans le génocide arménien. À cela vient s’ajouter un rapport rédigé par Bruxelles, qui estime que l’entrée de la Turquie dans l’UE coûtera près de 28 milliards de dollars annuels d’aides aux autres États-membres.

Ce parti a également été une source d'inspiration pour les mouvements initiés lors du Printemps arabe.

Les pays favorables à la Turquie soutiennent que son adhésion à l’UE éviterait le choc des civilisations que d’aucuns craignent, sans compter que l’influence de l’Europe au Proche-Orient en serait renforcée et que, en conséquence, de meilleures voies d’approvisionnement énergétique seraient assurées. Et pourtant, les exigences imposées à la Turquie sont bien moins flexibles que celles demandées à d’autres États. La principale pierre d’achoppement est sans nul doute la méfiance de l’Europe envers l’Islam, puisque certains secteurs conservateurs estiment cette religion incompatible avec la démocratie. Cependant, il existe visiblement d’autres facteurs implicites, car la Bosnie-Herzégovine, dont la population est majoritairement musulmane, ne rencontre pas autant d’obstacles dans ses démarches d’adhésion à l’UE. De fait, sa pré-adhésion (quelle que soit la signification de ce terme) est d’ores et déjà approuvée.

Entre orgueil et obstination

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Selon une enquête récente de la Fondation Tavak, la confiance des Turcs quant à l’adhésion prochaine de leur pays à l’UE est passée de 85 % à 17 % en l’espace de dix ans. La raison principale en est que les Turcs se sentent rejetés par le Vieux Continent : si l’on prend en compte le fait que 50 % de la population ne dépasse pas la barre des trente ans, on voit bien que les jeunes turcs ne voient pas l’UE d’un très bon œil. Les conclusions de cette enquête révèlent d’autres chiffres intéressants : 46 % des Turcs sont favorables à un rapprochement avec la Russie et ses voisins, 28 % préfèreraient collaborer avec les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) et 21 % estiment plus avantageux de resserrer les liens avec l’Organisation de coopération économique (OCE), qui compte plusieurs pays d’Asie centrale.

Ilya U. Topper, le correspondant de l’agence de presse espagnole EFE à Istanbul, affirme qu’« ici, contrairement à ce qui se passe dans d’autres pays, les gens ne perçoivent pas l’Europe comme un paradis hors de portée. Je ne connais personne désireux d’aller y travailler. » Et il ajoute : « Les BRICS ont bonne presse parce qu’ils sont considérés comme un club de pays avec lesquels on peut traiter d’égal à égal, sans avoir ce complexe d’infériorité qu’imposent Bruxelles ou Washington ». Elif Görgü, une jeune turque qui travaille au Venezuela, estime que ce que cherche l’UE, c’est « le Chinois de l’Europe : des salaires bas et une main d’œuvre très bon marché », et elle renchérit : « moi j’ai toujours été contre, c’est une Union impérialiste dans laquelle dominent les intérêts des forces économiques et où les pays puissants profitent des plus faibles. »

« Nous continuerons à déranger les Européens »

Dans ce contexte, il est intéressant de rappeler que le Parti de la justice et du développement (AKP en turc), au pouvoir depuis 2002 et favorable à l’UE, a réussi lors des dernières élections à obtenir une majorité absolue avec 50 % des votes et une participation atteignant 82 %. Le ministre turc de l’Économie, Zafer Çağlayan, assure que l’UE « finira par implorer l’adhésion de la Turquie » mais qu’au bout du compte, « la décision d’entrer ou non nous appartient ». Il affirme que l’Union « n’a pas été honnête ces cinquante dernières années » en rejetant la demande d’adhésion de la Turquie « alors qu’elle remplit tous les critères, et avec de la marge ». Çağlayan va plus loin : « nous continuerons à déranger les Européens. Certaines personnes cherchent à transformer l’Union européenne en un club de pays chrétiens et ne veulent pas de la Turquie. »

Photos : Une (cc)onur hurgel/Flickr; Texte, CharlesFred/Flickr y gecetreni/Flickr. Vidéo: euronewses/YouTube.