Société

David Cerny : «Scandalisateur»

Article publié le 28 janvier 2009
Article publié le 28 janvier 2009
Sculpteur tchèque de 43 ans, il aurait réalisé à lui tout seul Entropa, une œuvre visible actuellement à l'entrée du Conseil européen à Bruxelles. L'installation était censée être la voix d'une multiplicité d'artistes. Provocateur et acerbe, il met en scène les clichés des pays européens, à l'heure de la présidence tchèque.

Dans son livre The fucking years (Les putain d'années), David Cerny, l’un des artistes contemporains tchèques les plus connus compte ses années d'artiste en sperme déversé. Sa célébrité, Cerny l’a obtenue en repeignant d'abord en rose un tank de l'Armée Russe. L'idée : détourner le symbole de la ‘libération’ soviétique. Au répertoire de ses œuvres, on trouve aussi une parodie de Saint-Vaclav, le patron des Tchèques représenté assis sur un cheval mort, pendu les pattes en l'air. Cerny a également imaginé des bébés géants escaladant la Tour de la télévision tchèque. L’une de ses oeuvre de 2006 montre Saddam Hussein dans un aquarium dans une parodie des Dents de la Mer. L'Armée Rouge a certes quitté Prague depuis longtemps, mais David Cerny trouve encore de multiples raisons de se révolter. Aujourd'hui, il s'attaque aux pays européens... Cette interview a initialement été publiée en mai 2007.

Vous êtes connu pour vos œuvres polémiques et votre sens de l'humour. Avez-vous déjà eu des problèmes avec le gouvernement à cause de cela ?

Oui, j'ai eu de gros problèmes avec la municipalité de Prague il y a deux ou trois ans. La mairie avait lancé un appel d'offre pour la construction d'un monument en hommage aux combattants de la Deuxième Guerre Mondiale. On m'a demandé de faire une proposition et elle a été retenue, à la surprise générale. Un ami m'a alors interviewé pour un journal. Nous étions tous deux anti-communistes et le gouvernement de l'époque était dans la mouvance post-communiste. J'ai ainsi cité Fidel Castro : « Un bon communiste est un communiste mort ». Juste après la publication de l’entretien, alors que nous étions sur le point de signer un contrat, la ville m'a retiré le projet. Cela ne m'aurait pas dérangé si l'appel d'offre avait tout bonnement été annulée, mais il se trouve qu'ils ont choisi un autre projet. Maintenant, je suis obligé de passer à côté de cette merde tous les deux jours. On dirait du vomi.

Ce n'est pas plutôt une histoire d'égo blessé ?

Ah non, ça n'a rien à voir. C'est mon bon goût qui souffre !

Quels effets ont eu 50 ans de communisme sur l’architecture de la ville ?

Le pays a été totalement dévasté, tant sur les plans économique et spirituel. C'est comme si vous me demandiez si la Seconde Guerre Mondiale a eu des conséquences. Il suffit d'ouvrir les yeux. Le centre-ville est entouré d'horribles barres d'immeubles en béton, la typique marque de fabrique du communisme. A en faire mal aux yeux. Il y a aussi une autoroute qui serpente en plein milieu de ville ! Est-ce que vous connaissez d'autres exemples d'une gestion aussi catastrophique de l'urbanisme? Aujourd'hui encore, on a des problèmes à cause de cette période.

Cela fait 15 ans que le gouvernement se demandent si les archives de la police secrète devraient être ouvertes au public. Si on l'avait fait directement après la chute du communisme, nous n'en serions plus à nous demander qui a collaboré. Il y a eu des cas de personnes torturées pour qu'elles signent des contrats, stipulant qu'elles devaient collaborer avec les services secrets. Au final, certains de ceux que l'on considère aujourd'hui comme de respectables dissidents avaient à l'époque signé ces documents, puis trahi leurs amis voire envoyé certains d'entre eux en prison. On a le droit de savoir qui a fait cela.

Vous ne pensez pas que Prague, constamment envahie de touristes, a largement perdu de son mystère et est devenu un vrai ‘Kafkaland’?

Je préfère clairement les touristes à l'Armée Russe. C'est le prix à payer pour le changement. Le tourisme de masse finira bien par s'essouffler. Bien entendu, je sais que cela aide la ville à de nombreux égards, puisque cette industrie apporte un flot ininterrompu de capitaux que l'on pourrait mettre à profit en reconstruisant notamment de nombreux bâtiments. J'aimerais voir plus de propositions utiles dans ce sens. Je trouve que la municipalité ne fait pas assez d'effort

Et que changeriez-vous en particulier ?

Il y a plusieurs bâtiments à Prague qui sont à proprement parler hideux. Ce qui me déplaît ici, c'est qu'il n'y a pas de projet de rénovation urbaine cohérent, aucun compromis entre la protection des monuments et l'urbanisme, entre ce que l’on devrait conserver et ce que l'on devrait démolir. Il y a des millions de bâtiments qui font partie du patrimoine, ils sont protégés par la loi, empêchant toute nouvelle création dans le quartier. Il y a récemment eu un débat sur la construction d'une nouvelle bibliothèque nationale à l'emplacement de la plus grande statue de Staline au monde. C’est Jan kaplicki, un architecte célèbre qui a participé à la construction du Centre Pompidou à Paris, qui a remporté l'appel d'offre. Malgré son statut reconnu, son projet a été contesté. Certains considèrent que sa proposition était trop moderne ou en décalage par rapport à l'environnement. Personnellement, je pense qu'il avait dessiné un bâtiment magnifique et que cela aurait été un progrès de voir ce projet aboutir.

Lequel de vos projets n’a pas abouti et pourquoi ?

J'avais dessiné une statue représentant un onaniste géant qui devait orner le toit du Théâtre National. Je voulais que de l'eau jaillisse de son pénis. Le directeur du théâtre a été lâche et a abandonné le projet. J'avais dessiné les esquisses juste avant le référendum lors duquel la République tchèque devait se prononcer quant à une éventuelle adhésion à l'Union européenne. A l'époque, personne ne pouvait prévoir le vote des Tchèques. Je voulais provoquer les nationalistes. Vaclav Klaus, le Président de l’époque, était contre l'idée de faire partie de l'UE. Je pense que c'est une véritable ordure Je voulais montrer que ce pays grouille d'ordures et de branleurs.

Une fontaine que vous aviez dessinée représentant deux hommes urinant dans une flaque d'eau ayant la forme de la République tchèque a néanmoins été construite dans le centre de la vieille ville. Dans la plupart des pays, vous auriez eu un procès...

(Rires) Le projet n'a été réalisé que grâce à une initiative privée. En automne dernier, il y a eu une manifestation de skinheads aux environs de la fontaine : ils voulaient clairement la détruire. Les forces de l'ordre ont dû venir protéger mon oeuvre avec leurs boucliers. Ironie du sort...

Vous avez vécu deux ans aux Etats-Unis. Quelle est pour vous la plus grosse différence entre la vie en Europe et la vie là-bas ?

Les banques (rires) ! Sérieusement, je crois que mon plus gros problème avec les Etats-Unis, c'est la superficialité. J'étais sur le point de m'y installer pour de bon quand j'ai compris que je ne supportais plus que les gens soient sympas avec moi juste parce que j'étais le « célèbre sculpteur tchèque ». J'en avais marre de tout ça mais en même temps, c'est la-bas que je m'amusais le plus. Les deux années suivantes, j'étais dans une sorte de flou artistique, et finalement j'ai choisi de rentrer. Pas seulement pour les filles !

Regrettez-vous parfois votre décision ?

Bien sûr. Mon Dieu, tout le temps ! Mais en même temps, je viens de finir un gros projet qui sera présenté aux Etats-Unis, et je vais commencer à travailler sur un nouveau. Pas à New York, mais en Caroline du Nord, au milieu de nulle part !

Comment vous voyez-vous ? Comme un artiste, un performer, ou un activiste politique ?

J’espère qu’à la fin de ma vie je pourrai affirmer ‘J’étais un bon sculpteur’.