Société

D'Allemagne à Alep, les Forrest Gump de la paix

Article publié le 27 février 2017
Article publié le 27 février 2017

Depuis décembre dernier, la Marche Civile pour Alep suit son cours. Partie de Berlin, elle a pour objectif d'atteindre la Syrie, en passant par les Balkans. L'histoire d'un appel vidéo bouleversant, devenu une initiative de plus de 2000 participants, venus de toute l'Europe. 

« J'étais assise à mon bureau et je lisais des messages provenant d'Alep, explique Anna Alboth dans une vidéo, d'une voix manifestement très émue. Et là, dans un premier temps, j'ai fondu en larmes. » Alors que la jeune polonaise postait sa vidéo peu avant Noël, c'est le monde entier qui a été secoué. Dans les médias et sur internet, il était pourtant clair que 2016, annus horribilis, allait enfin se terminer. La vidéo a suscité une réaction en chaine : tweets, gifts, posts d'images, des constats d'impuissance en direct de la zone de conflit. 

Anna Alboth, qui s'est installée avec sa famille à Berlin et y travaille en tant que journaliste et activiste, s'est elle aussi sentie démunie pendant un certain temps. Et pourtant, cette mère de deux enfants et son mari allemand, Thomas, ont eu l'idée de lancer un appel pour organiser une marche citoyenne de Berlin à Alep. « Trop de gens pensent la même chose que nous. Je veux transformer ces larmes et cette colère en action. Je ne veux pas simplement soutenir Alep, je veux aller à Alep. »

En matière de voyages hors du commun, Anna et sa famille n'en sont pas à leur première expérience. Sur son blog, The family without borders (La famille sans frontières, ndt), la jeune femme raconte ses voyages à travers l'Europe, à Madagascar, et dans les Îles Fidji. Thomas y ajoute d'ailleurs de magnifiques enregistrements. Mais cette fois-ci, le voyage devait être d'une toute autre nature : il devait se faire à pied, sans se soucier des conditions météorologiques, et ce jusqu'à Alep en Syrie.

Même si Alep est officiellement libre depuis décembre et que des milliers de civils ont pu quitter le quartier est de la ville, la situation reste tendue en Syrie. Au-delà de la capitale, des villes entières sont encore prisonnières. Elles ne sont approvisionnées ni en nourriture ni en médicaments. Récemment, un rapport d'Amnesty International a été rendu public : il dénombre jusqu'à 13000 personnes exécutées au sein de la prison militaire de Sednaya jusqu'à ce jour. Même si les médias en ont déjà fait état, le document a suscité une vague d'indignation. L'initiative d'Anna va tout de même de l'avant, au sens propre du terme.

Pour mettre leur plan en action, Anna et Thomas ont dans un premier temps recruté des amis et des connaissances, comme par exemple Sebastian Olényi, qui s'est tout de suite montré enthousiaste. « Officiellement je suis le porte-parole de la Marche Civile pour Alep en Allemagne, mais je m'occupe également de tout ce qui est en lien avec la marche : je réserve des logements, des titres de transport, et j'enregistre l'initiative en tant qu'association », explique Sebastian. Aujourd'hui, presque 30000 personnes suivent fiévreusement sur Facebook les « Forrest Gump de la paix », qui se sont donnés pour mission de franchir chaque obstacle à pied jusqu'en Syrie.

L'objectif, c'est de faire la route

 

L'appel a été entendu : cela fait déjà presque neuf semaines que des gens marchent en direction d'Alep. Le 26 décembre 2016, le groupe est parti de Tempelhofer Feld à Berlin. Depuis, ils ont traversé l'Allemagne et la République tchèque. Le 23 février dernier, ils étaient sur le point de passer la frontière slovène. En moyenne, 50 à 100 personnes sont présentes et aux environs des grandes villes, on compte même 100 à 200 personnes. Mais tout comme les visages, ce nombre change constamment : « la plupart des personnes se joignent au groupe pour quelques heures, parfois pour quelques jours ou pour un weekend, explique Sebastian. Seuls quelques uns sont toujours là ».

Chaque jour, le groupe parcourt une distance de 25 à 30 km. Si tout se passe bien, les marcheurs arriveront à la frontière gréco-turque fin mai. Vont-ils vraiment se rendre jusqu'à Alep ? La question est à l'étude en ce moment. Etant donné que les civils ont pu quitter Alep, il n'y a a priori plus de raison de se rendre dans la ville même. De plus, les marcheurs ne veulent en aucun cas mettre leur vie en danger ou risquer d'être pris comme cible de la propagande du régime.

Les médias sociaux mobilisés

Les marcheurs postent quotidiennement de petites photos, des vidéos, et des cartes sur leur page Facebook, afin de communiquer leurs premières impressions. On peut y voir des tempêtes de neige, des sentiers qui coupent au travers des champs boueux, et surtout, des sacs de couchage recouvrant le sol des salles de sport. 

Souvent, Anna Alboth prend la parole dans des messages vidéo : « Une femme nous a rejoint, elle a quitté son travail pour se joindre à nous. Et la journée ne va qu'en s'améliorant : nous sommes tous soudés » ! Anna fait pivoter la caméra : quelques visages, bien emmitouflés dans des bonnets et des écharpes, se pressent pour rentrer dans le cadre et adressent un grand sourire à la caméra. Enthousiasme général.

De la grisaille berlinoise à la lumière du sud

Parti dans la grisalle de la capitale allemande, le groupe a depuis lors,dû lutter contre d'épaisses chutes de neige et beaucoup de vent. En janvier une vague de froid a déferlé sur toute l'Europe, assaillant également les marcheurs. Pour autant, Sebastian ne veut pas parler des ampoules qu'il a aux pieds, de ses mains et de ses orteils frigorifiés ou de ses épaules endolories. Pour lui, ce qu'il faut retenir, c'est que les réfugiés qui se sont échoués en Europe, eux aussi, souffrent du froid.

Les participants ont déjà passé la nuit dans des gymnases scolaires, mais également dans un vieux cinéma, dans une caserne de pompiers, et dans une mosquée. L'équipe en charge de l'organisation - qui comptait 120 personnes à son maximum et se compose à présent d'environ 15 membres seulement - ne marche pas en permanence avec le groupe. Les organisateurs oeuvrent à la tâche depuis Berlin, Varsovie ou encore Madagascar. Ils appellent les mairies des lieux dans lesquels le groupe fait escale, afin de demander des places d'hébergement pour la nuit.  Les marcheurs essaient également de rentrer en contact avec des associations ou des familles de réfugiés, afin que des rencontres et des échanges puissent avoir lieu le soir. « Dans les grandes villes, ça marche toujours, mais nous essayons également d'offrir un programme tous les deux ou trois jours, afin de nous former », explique Sebastian.

Mettre cette marche sur pied dans les plus brefs délais n'a pas été une mince affaire. Pour Anna, concrètement, il fallait se mettre en marche rapidement, se remémore Sebastian. Et effectivement la Marche Civile a reçu des milliers de likes en un rien de temps, accompagnés de beaucoup de messages de soutien : « Excellente idée », « Bon courage ! », « Super » disent la plupart des commentaires. Des voix plus critiques se sont également faites entendre. Elles ont déclaré qu'Anna était naïve, que l'action était dangereuse, et elles ont demandé un positionnement clair. Des commentateurs d'extrême-droite ont même condamné le projet dans son ensemble. Quelques médias ont déclaré la Marche Civile suicidaire. Mais en opposition à cela, beaucoup de personnes ont salué l'initiative.

 

« Nous parlons déjà depuis un certain temps, mais pour le moment, nous n'avons pas du tout abordé la raison pour laquelle nous marchons », déclare soudainement Sebastian. Il souligne à plusieurs reprises que cette marche a été organisée pour tous les Syriens, pour les droits de l'homme, et pour que la population civile ait accès à l'aide humanitaire. « Ce qui compte, ce n'est pas la marche en elle-même, c'est notre message. Parfois nous avons réussi à le faire passer, parfois cela n'a pas été aussi facile. » Sebastian est « impressionné par le nombre de personnes qui se sont jointes au groupe : plus de 2000 personnes étaient-là ! L'écho médiatique est également considérable ». Ainsi, au-delà de la marche en elle-même, c'est un appel qui est lancé à l'Europe, une question primordiale : faut-il ou non marcher jusqu'à Alep ?