Société

Crise des réfugiés : aider ceux qui aident

Article publié le 31 octobre 2017
Article publié le 31 octobre 2017

Un Allemand sur dix s'engage bénévolement pour les réfugiés depuis la crise de l'été 2015. Ces nombreuses personnes qui aident ont pourtant souvent besoin d'aide elles-mêmes. C'est le cas de Serkan Eren, engagé pour les réfugiés en Grèce et en Turquie mais qui malgré toute la bonne volonté du monde, ne peut pas tout faire.

« En réalité, je fume très peu », confie-t-il, à la fin de notre entretien. Serkan Eren vient de fumer quatre cigarettes, en déroulant le long récit de son engagement auprès des réfugiés. « Mais quand on parle de sujets aussi durs, j'ai besoin de cigarettes. » D'où notre rendez-vous dans un café fumeur, le Marshall Bar, un établissement de Stuttgart qui propose des cendriers, une lumière tamisée et des tables en bois foncé.

De l'acte spontané à l'association

Le matin, quand il se lève, Serkan Eren endosse les responsabilités de professeur de géographie, d'économie et de sport, mais ce n'est qu'une partie de son histoire. Pendant son temps libre et ses vacances, il aide des réfugiés en Turquie. Plus le temps passe, plus il s'engage. Aujourd'hui, 6 000 personnes dépendent de l'aide fournie par son association, Balkan Route Stuttgart. C'est pour elles qu'il récolte des dons à Stuttgart avec des amis et des volontaires.

Voilà un an et demi que ça dure. Et un an et demi que les nuits de ce bénévole sont pleines de cauchemars. Un an et demi que ses journées sont remplies de visions d'enfants et de parents qui ont froid, faim, sont sales ou blessés. « Ce serait le rêve si je pouvais à nouveau faire une nuit complète », dit-il. Serkan fait partie des innombrables bénévoles qui aident les autres sans tenir compte de leurs propres limites.

En 2015, le média allemand Tagesschau publie une série de reportages sur les enfants et les adolescents qui dorment dans la rue en Slovénie et en Croatie. Serkan trouve les sujets « vraiment hallucinants ». À tel point qu'ils deviendront l'origine de son engagement. Quelques jours plus tard, un long week-end s'annonce : Serkan est disponible pour aller dans les Balkans et « distribuer des couvertures afin d'offrir quelques nuits au chaud ». Son ami Steffen, un « Souabe méthodique », est censé l'accompagner mais ce dernier conseille plutôt d'attendre un peu, le temps de collecter des dons et de les apporter ensuite à destination, dans une grosse voiture. À l'époque, il préfère « voir les choses en grand », et« avoir le plus grand impact possible », telle était sa stratégie.

Serkan en reparlera souvent pendant notre entretien. D'après lui, il s'agit d'une histoire d'erreurs et d'apprentissage, avec à l'origine le souhait d'aider un maximum de personnes. Lors de leur première mission, ils utilisaient encore plusieurs adresses privées pour collecter les dons. La deuxième fois, les deux amis possèdent déjà des centrales de collectes. 

Serkan Eren est un homme énergique aux cheveux noirs, avec des valises sous les yeux. Les sujets dont il parle sont durs, mais se diluent dans une certaine décontraction personnelle. L'acte spontané d'un jeune homme de 33 ans n'a pas tardé à se transformer en véritable vocation. Aujourd'hui, elle prend la forme d'une association pour laquelle se sont engagés à ce jour des amis - Steffen et Bianca - mais aussi 50 volontaires. Fort de son succès, Balkan Route Stuttgart commence par déplacer progressivement son terrain d'action, en passant de l'île grecque de Chios à la côte qui lui fait face en Turquie. Avec une petite association locale, ils approvisionneront les milliers de réfugiés qui vivent dans des baraques abandonnées sur la côte hors de la vue de la police.

« On était carrément naïf »

Quand Serkan et Steffen se rendent dans les Balkans pour la première fois, c'est l'automne. Deux mecs, une camionnette pleine à craquer et un objectif très noble. Le paysage défile par la fenêtre mais dans la voiture, à quoi pensaient-ils pendant le trajet ? Notre interlocuteur ne répond pas à la question. Il ne s'arrête pas sur les choses sans importance, il préfère raconter les faits. « Et les faits, c'est qu'on était carrément naïf », lâche-t-il, le regard fixe. Naïfs, parce qu'ils pensaient simplement ouvrir grand les portes du van et donner de la nourriture. Un volontaire expérimenté de Médecins sans frontières les en a dissuadés, au dernier moment. « Vous savez ce qui se passe si vous vous mettez tout à coup à distribuer de la bière gratuite sur un festival ? », leur a-t-il dit. C'est grâce à lui que les deux hommes ont obtenu une tente, dans laquelle ils ont disposé et classé par taille les vêtements, les chaussures et les vestes.

La tente est installée entre un camp grec pour réfugiés et la frontière macédonienne. Des policiers déplacent les réfugiés par groupe de 50. Serkan parcoure alors en courant les 200 mètres qui le séparent du groupe et revient auprès de Steffen avec des informations sur les pointures des enfants et les tailles des adultes. Les deux amis travaillent 16 heures leur premier jour. Ils ne voient pas le temps passer. Ce n'est qu'ensuite que la faim se fait ressentir, juste avant l'épuisement. Ils décident de fermer la tente. Le coeur gros, car leur absence signifie que le prochain groupe de réfugiés ne disposera d'aucun vêtement. « Mais même quand tu es complètement crevé, tu retournes en courant à la tente, si tu as rencontré sur le chemin de l'hôtel un enfant sans chaussure alors qu'il gèle dehors. »

C'est peut-être à ce moment-là que Serkan réalise pour la première fois à quel point il peut être difficile de s'arrêter. S'il peut aider, alors il faut le faire jusqu'au bout. Quand tous les vêtements sont distribués, les bénévoles offrent leurs propres habits. « On est rentré presque nu, confie notre homme. Avant de repartir, j'ai enlevé mes chaussettes et je les ai enfilées au-dessus des chaussures d'un enfant qui avait froid. »

Quand Serkan se prend pour Dieu

8 000 à 9 000 réfugiés sont venus lui demander de l'aide lors de sa première mission. Serkan devait faire des choix. « Tu te prends pour Dieu, dit-il. Le soir, tu es dans ton lit et tu te demandes : Ai-je aidé la bonne personne ? »

Serkan allume une autre cigarette, déglutit et détourne le regard. Certes, le jeune homme parle avec franchise des soucis qu'il a rencontrés lors de ses missions. Mais il ne dévoile pas ses sentiments. Quand d'autres auraient la voix qui tremble ou les larmes aux yeux, lui se contente de dire : « C'était vraiment hallucinant » ou « C'est très dur ».

Le jeune bénévole souligne qu'il n'avait aucune idée de ce qui l'attendait en Grèce. Désormais, quand il envoie des volontaires dans les Balkans, il veut se rattraper. Pour les préparer, il décrit le travail à faire comme étant « le plus minable possible », montre des photos et présente les circonstances. Le fondateur de l'association insiste sur le fait qu'ils doivent considérer toute cette mission humanitaire seulement comme un travail, pour ne pas qu'elle les atteigne trop. Pour sa part, il n'y arrive pas vraiment. Après tout, il a également d'autres responsabilités, assume-t-il.

Il se souvient encore parfaitement du jour où il est revenu de sa première mission. Les habitants de Stuttgart faisaient leurs courses et bullaient dans les bars. « Une bonne clope, une bière fraîche », résume-t-il. Pourtant, Serkan reste à l'écart de l'animation de sa ville natale, seul, sans voix. Deux jours plus tôt, il était encore dans une région en crise, et ici, chez lui, le monde n'a pas changé. Ce souci de la comparaison pose beaucoup de problèmes aux personnes qui aident. C'est aussi un constat établi par la psychologue Ruth Dalheimer, qui multiplie les conférences et les consultations afin d'éviter le surmenage des responsables bénévoles. Selon elle, « pour ne pas tomber dans un état d'épuisement, il est important de réfléchir régulièrement à sa situation, de sentir quel poids intérieur on porte soi-même, et de prendre de la distance par rapport aux choses vécues. Celui qui ne le fait pas s'expose à un stress intérieur continu, qui mène à l'épuisement ».

« Si j'ai aidé, c'était par pur égoïsme »

Serkan tripote un morceau de citron avec sa cuillère. Depuis qu'il s'engage, il n'a plus le temps de faire autre chose : « Il n'y a plus que le projet et mon travail, rien d'autre ».  Sa mère, il l'a vue deux fois l'an dernier. Il dort peu, il est en permanence fatigué. Pendant un certain temps, il se réveillait régulièrement au terminus du tramway, ou s'endormait instantanément sur un banc du parc, ce qui est même arrivé un jour au volant de la voiture, au feu rouge. Le médecin l'a tout de suite fait hospitaliser : son pouls et son coeur battaient trop faiblement. Depuis, il va mieux : « On a encore énormément de travail, mais maintenant on a aussi la structure ».

« Serkan est crevé », affirme aussi Sophia Eißler, la volontaire qui les a accompagnés une fois sur le terrain et qui s'engage depuis dans l'organisation en Allemagne. C'est seulement récemment qu'ils ont parlé de ce que Serkan pourrait faire contre le surmenage. Mais lui, n'a pas d'idée précise. Il sait qu'il veut démissionner de son « métier principal de professeur », mais pas pour avoir moins de charge travail. Au contraire, il souhaite pouvoir se consacrer entièrement à ses tâches bénévoles.

Le jeune allemand a une attitude à la fois critique et réfléchie sur sa propre motivation : « Si j'ai aidé au début, c'était par pur égoïsme, avoue-t-il. Je n'en pouvais plus et devais agir. Il y avait un conflit en moi, un besoin d'agir positivement dans le monde. » Il nous dit qu'il ne pourrait plus laisser tomber le projet maintenant. Toute cette énergie en serait gâchée, une énergie qui l'inspire. Il ne se lasse pas de raconter avec enthousiasme tout ce qu'ils parviennent à mettre sur pied dans leur cercle bénévole : un photographe prend des photos pour eux, la mère d'un élève a réalisé leur logo et le salarié d'un service de livraison a financé certains des transports en Turquie.

Le travail continue dans les Balkans

C'est aussi la portée de leur action qui rend Serkan heureux : « Je réalise ce que je peux faire personnellement. C'est incroyable, ce que notre association a effectué, pour tant de gens ! ». Pourtant, c'est un pur hasard si les volontaires n'ont pas renoncé : au départ, Serkan et Steffen avaient l'intention de fermer la page Facebook qui appelait aux dons. Ils ont oublié de le faire, et c'est ainsi que de nouveaux dons d'argent et d'objets sont arrivés. Il était alors clair pour tous deux qu'ils devaient retourner dans les Balkans.

La deuxième mission a été la plus difficile pour Serkan. À l'époque, sur la côte grecque, les deux amis ont passé une nuit à hisser des réfugiés sur le pont des bateaux pour les ramener sur terre. Une tempête a agité la Méditerranée pendant quatre jours. Le premier jour sans vent, les associations humanitaires ont trouvé des centaines de personnes en Grèce. Elles ont demandé de l'aide aux autres volontaires présents, dont Serkan et son équipe. Et c'est ainsi qu'ils attendaient, puis longeaient la côte en voiture dès qu'une embarcation était en vue pour ensuite les aider à atteindre le rivage. De nombreux passagers n'avaient rien bu et rien mangé depuis quatre jours, tremblaient de froid, trempés et paniqués. Certains d'entre eux affichaient des blessures de guerre. « Un père avait vu, quelques jours plus tôt, son fils mourir, touché par un éclat de grenade », raconte Serkan. « C'était un cauchemar, la pire nuit de ma vie », poursuit-il. Mais cette nuit agit aussi comme un signe pour Serkan : les réfugiés affamés sur les bateaux étaient la preuve que leur aide serait encore plus utile depuis l'autre rive. 

Pour l'avenir, il souhaite « que [son] travail devienne superflu, parce que tous les humains vivront bien dans le futur ». Mais sans transition, il se contredit : « Mais ça n'arrivera pas ». Voilà pourquoi Serkan continuera. Même si les problèmes diminuent dans les Balkans, il y a finalement beaucoup d'autres régions dans lesquelles leur travail est nécessaire. Aux Philippines par exemple, où Balkan Route Stuttgart doit se rendre prochainement pour un projet.

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