Société

Cracovie : voyage dans la Pologne islamophobe

Article publié le 25 janvier 2016
Article publié le 25 janvier 2016

Les Polonais qui craignent une « islamisation » de leur pays sont plutôt nombreux : un quart seulement se déclarent favorable aux musulmans. Pourtant, sur les 761 000 habitants de la catholique Cracovie, quelques petites centaines croient en Allah. Nous avons rencontré ceux qui disent non à l'accueil, ceux qui luttent contre cette dérive nationaliste. Et puis une polonaise convertie.

À quelques centaines de mètres de l'élégante Rynek Główny, la place du marché vedette de la vieille ville, quelques messieurs indiens de religion musulmane tournent leur regard vers un immeuble jaune, embarrassés. Ils sont en voyage d'affaires à Cracovie et l’on est vendredi : ils voudraient prier. Ayant trouvé sur Internet l'adresse d'une mosquée il y a quelques jours, ils ont décidé de s'y rendre. Pourtant, une fois arrivé au numéro, seule la porte fermée d’un bâtiment anonyme leur fait face.

« Nous devons nous taire dans l'attente de temps meilleurs »

Après une attente plutôt longue, un garçon d'aspect moyen-oriental attire leur regard. Il se dirige vers la porte et l'ouvre. Tous deux décident de le suivre, descendant au sous-sol et traversant quelques étroits couloirs pour atteindre une pièce humide et sombre, où une douzaine de personnes sont en train de prier. Voilà comment se présentent les lieux de culte pour les musulmans à Cracovie. D'ailleurs, le centre islamique en question a décidé d'ôter son enseigne après l'augmentation du nombre d'agressions envers les fidèles. De même, il y a quelques mois, des inscriptions offensantes et islamophobes ont souillé les murs de l'immeuble qu'occupe le centre, appelant à une nouvelle guerre contre les « infidèles » après la bataille austro-turque de Vienne en 1683, qui vit les Polonais combattre les Ottomans.

Un climat de peur grandissant, avec une recrudescence sans précédent des actes xénophobes. « On te fait clairement comprendre que tu n’es pas le bienvenu », m’explique Ibrahim, guide touristique égyptien installé en Pologne en 2011, après le début du Printemps arabe et des émeutes du Caire. Il espère une normalisation de la situation en Égypte, afin de pouvoir rentrer chez lui et d’« éviter que [s]es fils grandissent dans ce climat de suspicion ».

Après les attentats de Paris, Łukasz Wantuch, conseiller d'une des municipalités de la ville, a organisé avec une autre activiste un sit-in en réponse à la grande manifestation organisée par des partis de droite invitant le gouvernement polonais à dire « non » aux régufiés. « J'ai immédiatement pensé qu'il serait juste de demander à mes concitoyens de rester unis contre l'islamophobie, et surtout, de ne pas confondre réfugiés et terroristes. J'ai donc lancé un appel par e-mail à mes contacts, en leur demandant si l'organisation commune d'une manifestation les intéressait », raconte le conseiller. « La plupart n'en ont pas eu le courage, terrorisés à l'idée d'être agressés par des sympathisants d'extrême droite. Finalement, nous étions moins de 25 personnes, tandis que le cortège anti-immigrés était plein de monde. Nous avions peur, la police a dû nous escorter. Même mon ex-femme se faisait du soucis pour moi : c'est dire... ». Il sourit une seconde, puis redevient sérieux. « Nous avions en tête quelques projets pour encourager la culture de l'accueil dans les écoles. Mais là, ce n'est vraiment pas le moment. Nous devons nous taire dans l'attente de temps meilleurs. »

« Regarde la France et la Belgique ... »

Un des principaux acteurs de la campagne contre les réfugiés est la branche locale de l'organisation nationaliste Mlodziez Wszechpolska (« Jeunesse de toute la Pologne», ndlr), affiliée au Ruch Narodowy (« Mouvement National », ndlr), regroupement de mouvements de droite avec maints représentants au Parlement. Je rencontre un de ses leaders dans un bar du centre. Szymon Kasinski est un jeune ingénieur informaticien aux idées inébranlables : « Là où il n'y a pas d'homogénéité ethnique, il y a du terrorisme ». Pendant l'interview, il me répète cette phrase plusieurs fois tel un mantra. « Regarde la France et la Belgique : voilà ce que provoque l'accueil. Nous ne laisserons pas cela se passer également en Pologne ».

Son parti organise des entraînements paramilitaires, s’inspire du national-conservatisme de Viktor Orbán et rêve d’une alliance stratégique avec la Hongrie, la Slovaquie et la Roumanie. Lorsque je demande à Kasinski ce qu’il pense de ses jeunes compatriotes, qui quittent la Pologne par milliers (la Grande-Bretagne compte presque autant de Polonais que Cracovie, ndlr), il balaie la question en affirmant qu’eux, ils « travaillent pour retourner ensuite au pays et renforcer la Nation, non pas pour instaurer un califat ».

Les positions de Mlodziez Wszechpolska ne sont pas seulement soutenues par une minorité négligeable. D’après une étude de 2015 sur l’attitude des Polonais envers les musulmans, seul un quart de la population se considère favorable à ces derniers. Pourtant, sur les 761 000 habitants de la catholique Cracovie, seules quelques centaines croient en Allah. Que seul un adulte sur huit (12%) ait connu personnellement au moins une personne de confession islamique n’est donc pas étonnant. Adam Bulandra, un des organisateurs d’Interkulturalia, festival amenant chaque année dans la ville arts et cultures du monde entier, estime que l’on trouve à la base « une très grande apathie culturelle : des milliers de personnes sont politiquement et socialement passives ».

Les musulmans, les nouveaux juifs ?

« Il est en train de se passer quelque chose de profondément injuste. Et le plus terrible, c’est que l’Holocauste a été perpétré à seulement 60 kilomètres d’ici », me dit une activiste locale qui demande l’anonymat. Professeur de l’université de Cracovie et fin connaisseur des dynamiques sociologiques liées aux migrations en Europe de l’Est, Konrad Pedziwiatr s’en fait l’écho, pointant du doigt la désinformation des médias polonais. « Les nouvelles provenant du Moyen-Orient sont couvertes par des journalistes ne possédant pas les compétences appropriées pour pouvoir en parler », estime l’universitaire. « Cette ignorance influe sur la façon dont les destinataires de ces informations vivent la présence d’étrangers. Nous avons raison de dire qu’en Pologne, les musulmans sont les nouveaux juifs. »

Si d’un côté, un grand nombre de musulmans essaie de faire profil bas et que certains ont même peur de sortir non accompagnés, d’autres considèrent leur religion comme un motif de fierté. Comme Kamila Dudkiewicz, vingtenaire convertie après un an de bénévolat dans les camps de réfugiés de Jordanie. Je la rencontre dans un bar près du quartier juif, principalement fréquenté par des hipsters. Entre deux commandes, la serveuse jette un regard sur le voile bleu clair qui couvre ses cheveux. « Après ma conversion, j’ai perdu environ 400 contacts sur Facebook. Quelqu’un m’a demandé si je voulais vraiment être brûlée vive comme les Afghanes », raconte Kamila. « Il y a beaucoup d’ignorance à propos de l’islam, mais moi je suis courageuse et je veux que les Cracoviens, à travers moi, connaissent le vrai visage de ma religion. » Et pourtant, quand je lui demande si elle s’imagine un avenir à Cracovie, sa réponse est étonnante : « Je quitterai la Pologne. Je veux voyager pour ensuite m’installer dans un pays où nous, musulmans, nous ne sommes pas considérés comme un groupe de terroristes ».

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Cet article fait partie de notre série de reportages EUtoo 2015 sur les déçus de l'Europe, initiative soutenue par la Commission Européenne.