Société

Conférence LeWeb : WikiLeaks et la cyber-guerre invités à la Mecque du web

Article publié le 10 décembre 2010
Article publié le 10 décembre 2010
Néons high-tech, concentration inhabituelle de start-ups, blogueurs mais surtout pontes du marché international du web. Vous êtes à la conférence LeWeb, le sommet des innovations online. Mais du 8 au 9 décembre, Julian Assange et la cyber-guerre lancée par ses défenseurs se sont invités dans les débats. Un babélien était dans les gradins.

Les lèvres d’Osama Bedier se sont crispées en entendant la question d’un journaliste du quotidien britannique Telegraph. Le vice-président de Paypal Network était venu défendre les initiatives de sa plateforme de paiement électronique, mais son discours bien rôdé a failli s'enrayer « Pourquoi Paypal a décidé de bloquer les comptes de Wikileaks ? » lui a demandé Milo Yiannopoulos. Il s’en est fallu de peu, mais une réponse toute faite lui est alors venue : chaque client de Paypal accepte une charte d'utilisation en s'inscrivant au service ; Wikileaks n'a pas respecté cette charte, la décision est donc justifiée. Point. Résumé par un des 76 blogueurs officiels de la conférence, Fred Cavazza : « pas de réelle réponse ». La salle remplie par 1500 poids lourds du développement du web mondial a laissé échapper un (léger) grondement. Puis le numéro d’autosatisfaction a repris son cours.

Les pachidermes du web le mêlaient aux nouvelles start-up

Assange sur toutes les lèvres

Business as usual ou presque à la conférence LeWeb fondée par Loïc Le Meur et organisée à Saint-Denis (proche banlieue parisienne) les 8 et 9 décembre 2010. Car entre les représentants de Google, Microsoft, Foursquare, les journalistes de Techcrunch et autres gérants de start-up, l'arrestation du co-fondateur de WikiLeaks était au centre de nombreuses conversations dans les allées, chacun y allant de son analyse sur le bien fondé des actions du nouveau martyr 2.0. Et sur celles de l’opération « Payback » lancée par un collectif de pirates informatiques contre les sociétés qui ont effacé WikiLeaks de la liste de leur clients.

En tout cas, le flibustier a les moyens : presque 2.000€ le pass pour deux jours !Impossible en effet de ne pas parler de la première « cyber-guerre » au sein de la Mecque du web. Le blog de Paypal mais aussi les sites de Visa et Mastercard ont été fermés suite à ces cyber-attaques qui saturent les serveurs des sites-cibles de requêtes. Qui se cache derrière le collectifAnonymous qui revendique l’assaut ? Il semble que ses membres se recrutent sur les forums anonymes de 4Chan. Mais pas besoin d'être un hacker chevronné pour participer, puisqu'Anonymous a mis à la disposition des internautes un service permettant de participer aux attaques, baptisé LOIC (low Orbit Ion Cannon, une métaphore de guerre spatiale). Bien qu’un ado hollandais de 16 ans ait été interpellé pour avoir conduit des attaques contre les services de Mastercard et de Paypal, le risque de se faire choper est proche de zéro, assure Anonymous. Ces attaques répondent coup pour coup à celles des services secrets américains contre le site web de Wikileaks. Légitime défense ?

Changement de programme

 A lire sur cafebabel.com : les révélations de WikiLeaks sur les dirigeants européens

Après les bégaiement du vice-président de Paypal, une autre incursion de l'affaire Wikileaks a eu lieu dans le programme si bien rôdé de la conférence. Une table ronde, animée par Adrian Monk du Forum Economique Mondial, devait être consacrée aux impacts de la technologie sur les médias. On s'attendait alors à une énième évocation de la difficile adaptation de la presse traditionnelle à l'ère digitale et à d’éternels débats sur la question du modèle économique (financement par la publicité ou formule d'abonnement ?). Pourtant, l'animateur a d'emblée changé de ton en interrogeant les participants sur les initiatives des gouvernements à l'encontre de Wikileaks. Pierre Chappaz, fondateur du portail d’information Wikio, visiblement en colère, a condamné les atteintes à la liberté d'informer par les gouvernements occidentaux. Parlant des événements comme de la première « guerre de l'Information », il a exhorté les médias traditionnels à prendre position pour défendre Wikileaks, et à travers le site lanceur d’alertes la liberté de la presse, pilier de la démocratie. La salle lui a répondu par des applaudissements nourris et il a été également soutenu par l'autre Européen présent sur scène, Julio Alonso, fondateur et PDG de Weblogs SL. Mais chez les pointures américaines réunies autour de la table, on acquiesce certes, mais avec moins de véhémence. Gabe Rivera de TechMeme est même apparu très gêné. Il refuse de condamner les actions d'Amazon et de Paypal, arguant de l'irresponsabilité du comportement de Wikileaks vis à vis de la sécurité nationale.

Que dira-t-on à la Chine ?

Le sentiment dominant de la communauté des acteurs du web réunis en cette conférence reste l'optimisme. Ce sentiment tient ses origines dans la création d'internet et son architecture non centralisée : impossible de mettre en berne la totalité du réseau. De nombreux acteurs sont aussi convaincus que Wikileaks pourra continuer à exister. Malgré les attaques contre le site, l'information pourra toujours être consultée quelque part et il est tout bonnement vain que d'essayer de l'en empêcher (il existe actuellement 1559 adresses où retrouver WikiLeaks). C'est ce sentiment que les tentatives des gouvernements ne sont qu'un jeu de « whack A Mole » (« jouer au tape-taupe »), dans lequel quoique fasse le joueur, la taupe ressortira toujours quelque part.

Reste que Pierre Chappaz a invité à plus de vigilance. Le fondateur de Wikio a lancé un appel aux médias traditionnels pour qu’ils prennent la défense de Wikileaks avec la même énergie qu’ils déploient pour défendre un des leurs quand il est victime de pressions. Internet dans son ensemble est peut-être en train de connaître la première crise de sa jeune histoire. Et la question est posée à toutes les démocraties du monde et la façon dont elles y répondront aura des conséquences : que diront les Chinois ou les Cubains la prochaine fois que les démocraties occidentales leur reprocheront leurs velléités de censure vis à vis des blogueurs et de la liberté d'information en général ? 

Photos : Une (cc)Mataparda/flickr ; LeWeb : (cc)LeWeb10 et Kmeron /courtoisie de flickr