Société

Comment j’ai évité une amende grâce à la citoyenneté européenne

Article publié le 26 mars 2009
Article publié le 26 mars 2009
Un débat sur la prééminence de la loi européenne sur la loi polonaise, débuté à Gdansk, m’a fait croiser le chemin d’un Tchétchène en route pour Varsovie. Récit à bord de la compagnie de chemins de fer polonaise.

J’étais au bord des larmes lorsque le contrôleur a finalement décidé de ne pas m’infliger d’amende. A la table d’à côté, un homme, la quarantaine bien avancée, en était à sa cinquième bière (ai-je estimé) depuis le départ du train à Gdansk à 9 h 25, à destination de Varsovie. Il me regardait de moins en moins discrètement. Je criais de plus en plus fort. Il devait être midi.

« Si les systèmes des transports nationaux en Europe avaient fusionné, nous serions tous plus heureux»

« Je ne signerai pas cette amende. Je suis citoyenne européenne et j’ai droit à une réduction en tant qu’étudiante. C’est de la discrimination !, ai-je dit. En cas de conflit, la loi européenne prévaut sur la loi polonaise. Regardez, j’ai le traité européen avec moi. » « Ca m’est égal », a rétorqué le contrôleur. Lui et son assistant ne voulaient pas prendre en considération ni ma carte internationale d’étudiant, ni ma carte de fac et mon passeport polonais comme preuve légitime de mon statut d’étudiante. Il semble que de nos jours, trois pièces d’identité ne soient pas suffisantes. L’assistant était déjà en train de remplir l’amende. J’ai pourtant répété que je ne signerai pas l’amende et le contrôleur a menacé d’appeler la sécurité au prochain arrêt. 

Conversations à l’Est

(dogonthesidewalk/flickr)Même le serveur a pris parti : nous étions dans le wagon restaurant. « Madame, acceptez cette amende, vous irez faire une réclamation lorsque vous serez arrivée. Non seulement ils vous rembourseront, mais ils vous donneront même un billet gratuit lorsque vous expliquerez ce qui s’est passé. » Ah oui ? Et quand irais-je déposer une réclamation ? Entre deux examens ? A minuit ? Comme si j’avais le temps d’aller à un guichet, d’attendre cinq heures avant de pouvoir parler au service clientèle de Polish Railways. Et de me faire envoyer promener. « Très bien, dis-je, mais je veux connaître vos noms à tous les deux et je vous promets que je vais vous poursuivre devant les tribunaux. Vous entendrez parler de moi. »

« Bon, d’accord, pas d'amendes. Ça va. » Ils n’ont pas même ajouté : « La prochaine fois, prenez soin d’avoir les bons papiers d’identité sur vous. » Ça a marché ! Merci Professeur Biondi qui m’a enseigné le droit européen au Collège d’Europe. Le serveur s’est penché vers moi. « Ce gentleman, là-bas, est Tchétchène. Il vous fait savoir que si vous avez des problèmes d’argent, il peut vous dépanner. Si vous avez faim, il vous achètera à manger. »« Je n’ai pas de problème », ai-je répondu. J’ai regardé l’homme qui en était maintenant à sa sixième bière et je lui ai dit « Bolchoï spassiba. U mienia probliema niet ». Je l’avais entendu parler russe un peu plus tôt.

Le Tchétchène m’a sourit, a laissé son verre à moitié plein sur la table, est passé devant le bar et est sorti. Le serveur m’a apporté un plateau rempli de chocolats, de chips et de jus de fruits. J’étais incroyablement touchée. J’ai remercié le serveur et lui ai demandé de remercier le Tchétchène. L’assistant du contrôleur est entré à nouveau. Il ne devait pas avoir plus de 26 ans.

« Très bien, ni vodka, ni bière »

L’assistant : « Est-ce que ça va Madame ? » Moi : « Je suis désolée d’avoir réagi si vivement. Je ne voulais pas être impolie ». L’assistant : « Je vois que vous êtes fatiguée et stressée. Vous savez, nous ne sommes pas méchants. » Moi : « Si les systèmes des transports nationaux en Europe avaient fusionné, nous serions tous plus heureux. La Deutsche Bahn est tellement mieux organisée ! Imaginez si toute l’Europe était harmonisée ainsi : vos conditions de travail seraient meilleures ». L’assistant : « La Deutsche Bahn est bien meilleure que les Polish Railways. » Moi : « N’oubliez pas d’aller voter aux prochaines élections européennes ! » L’assistant : « Si vous vous présentez, je voterai pour vous ! »

« Si vous buvez autant de bière, je ne pourrai pas vous revoir »

Le Tchétchène m’a offert un café lorsque l’assistant est parti. Hassan, de Grozny, m’a parlé un peu. Apparemment, il est écrivain. Il avait des contusions sur le front et les cheveux gras, mais un pantalon, des chaussures et des ongles propres. Il n’avait pas de foyer. Il allait à Varsovie, où il comptait dormir dans une pension. Il m’a montré une vidéo avec des hommes en armes sur son téléphone portable. « Elle a été abattue… » Je lui ai dit que j’étais journaliste. Il voulait que nous nous revoyions, afin de me parler du monde tel qu’il va. Je n’étais pas très partante, mais comme il n’insistait pas pesamment, j’ai pris son numéro. « Si nous nous revoyons, nous boirons du thé. Si vous buvez autant de bière, je ne pourrai pas vous revoir. » Nous nous sommes souri. Il était fatigué, mais après un peu de repos, il allait mettre tout cela par écrit. Il me parlerait de la vie et de la paix. Nous nous sommes séparés à la gare, l’alcool faisait briller ses yeux. Peut-être reverrai-je Hassan. J’espère qu’avant, il pourra voir la paix chez lui.