Société

Classes prépas, une exception française ?

Article publié le 31 janvier 2015
Article publié le 31 janvier 2015

Qu'elles soient scientifiques, littéraires ou économiques et commerciales, ces classes spéciales préparent les étudiants aux très sélectifs concours d'entrée des « Grandes écoles » françaises. Uniques en leur genre, les classes prépas jouissent d'une vraie rénomée et attirent l'attention de divers pays, de la Chine au Brésil.

La Déclaration de Bologne, le 19 juin 1999, a conduit à l'harmonisation du fonctionnement des études supérieures sur le Vieux Continent. Ce dispositif a redessiné l’espace européen de l'enseignement, en introduisant un système de crédits – ECTS (European Credit Transfert System) – acquis durant les trois cycles de licence, master et doctorat. 

Dans ce cadre européen,  certaines singularités du modèle éducatif français font figure d’exception : les CPGE ou « Classes préparatoires aux Grandes Ecoles ». Aujourd’hui encore, elles jouissent d’un statut à part et suscitent de vifs débats. Qu'elles soient scientifiques, littéraires ou économiques et commerciales, « les classes prépas »  préparent aux concours d’entrée particulièrement sélectifs des préstigieuses « Grandes écoles » françaises – Polytechnique, Centrale, HEC, ENS pour n'en citer que quelques-unes. D’une durée de deux ou trois ans et considérées comme partie intégrante de l’enseignement supérieur, des « prépas » sont proposées, encore aujourd’hui, dans les meilleurs lycées de l’Hexagone.

Le mérite des élites

La création d’un tel dispositif éducatif remonte à la période post-révolutionnaire de la fin du XVIIIème siècle. C’est en effet la Révolution Française qui est à l’origine de ces « Écoles spéciales » destinées à former les élites militaire et intellectuelle de la Nation. Avant 1789, l’admission aux structures d’excellence était garantie par la naissance. Emblème du système méritocratique républicain, l’instauration d’un système de concours nationaux avec l’introduction du critère de mérite, démolit les bases de la société d'Ancien Régime, démocratisant ainsi la sélection des élites. Sous la IIIème République, entre 1880 et 1914, le système des classes préparatoires scientifiques prend une forme qui restera inchangée jusqu’en 1970.

L’histoire des classes préparatoires littéraires et économiques est en revanche plus récente. C’est en 1880 que des classes supérieures de rhétorique sont mises en place dans certains lycées, pour préparer au concours d’admission à l’École normale supérieure - ENS. Après la guerre, on assiste à l’extension du principe méritocratique à l’ensemble de la filière administrative avec la création de l’ENA – École Nationale d’Administration – et des « Grandes écoles » de commerce. Enfin, dans les années 1960, le système des Grandes écoles avec de nombreuses classes préparatoires, est institué. Il est toujours en vigueur aujourd’hui.

Il faudra tout de même attendre 1970 pour assister à la multiplication des prépas commerciales HEC - École des hautes études commerciales – qui connaissent par la suite, à partir des années 1980, un développement fulgurant [1].

Démocratiser le système

La réputation des classes prépas reste intacte. Elles représentent encore aujourd’hui la « voie royale » pour être admis dans les plus prestigieuses écoles.

Instrument de sélection des élites françaises, les classes préparatoires cependant ne font cependant plus l’unanimité. De nombreuses voix s’élèvent pour remettre  en cause leur efficacité et surtout leur légitimité dans un contexte sociale où les disparités sont criantes. Si la majorité des étudiants de prépas sont fils de cadres dirigeants, d’intellectuels ou de professeurs, de nombreux efforts sont faits pour démocratiser le système. Ainsi, nous assisterions à un mouvement de « diversification des voies d’accès » aux « Grandes écoles », qui pourraient, à long terme, menacer l’avenir du dispositif éducatif des CPGE, d’après Claude Lelièvre, spécialiste du système d’enseignement français et professeur émérite d’Histoire de l’éducation à la Sorbonne (Paris V).

Pour le moment, les statistiques indiquent cependant une tendance stable : sur la totalité des étudiants fréquentant une classe prépa en France, chaque année, 80% passent avec succès l’examen d’entrée à l’école de leur choix.

Une exception française exportable à l’étranger ?

Système franco-français par excellence, les CPGE n’ont pas d’équivalent à l’étranger, exception faite des quelques lycées français qui proposent à leurs étudiants de suivre des classes prépas. Citons, par exemple, le lycée Descartes de Rabat au Maroc ou le Lycée Français de Vienne en Autriche.

« Au début du XIXème siècle, le système (des CPGE) a suscité une certaine admiration partout en Europe. Des écoles comme l’École polytechnique ou l’École centrale ont servi de modèle et ont été imitées dans de nombreux pays, les États-Unis, y compris », soutient Bruno Belhoste, historien spécialiste des sciences à l’Université Paris I, Panthéon-Sorbonne.

Le grand développement des facultés a cependant progressivement pris le pas et en Europe comme dans le reste du monde, le système universitaire est aujourd’hui prédominant. Aux États-Unis par exemple, les Engineering Schools et les Business Schools possèdent un statut semblable en tout point à celui des universités. C’est aussi le cas en Angleterre où la formation des élites passe par les mailles des sélections des lycées et facultés.

Le système d'enseignement au Royaume Uni - pour ce qui est de l’Angleterre mais aussi du Pays de Galles et de l’Irlande du Nord - s’inspire d’un unique modèle, comme ailleurs en Europe. L’Écosse en revanche, possède son propre fonctionnement. Les cours universitaires durent trois ans et mènent au Bachelor of Arts (Bs) ou au Bachelor of Science (BSC). Suivent le Master, qui dure entre un et deux ans et le doctorat d’une durée de trois ans qui prévoit la rédaction d’une thèse finale.

Pour donner d’autres exemples, les lycées italiens comme allemands, sont, pour l’essentiel, perçus comme des préparations à l’université. En revanche, à la différence de l’Allemagne, toutes les formations du secondaire permettent en Italie, l’accès à l’université de niveau I. Pour rentrer dans une faculté allemande, il faut obtenir l’ « Abitur » (diplôme du « Gymnasium » ou celui plus élevé de la « Gesamtschule »). Cette condition a cependant été partiellement supprimée en 2009.

En Espagne, l’ « école supérieure » a une durée de trois ans (de 16 à 18 ans), avec la possibilité d’effectuer un an de préparation à l’université. Au Portugal, l’école secondaire dure trois ans – de 15 à 18 ans – et est divisée en deux catégories : le cursus orienté vers la poursuite des études (CSPOEPE) ou cursus général, et le cursus technologique (CT) qui prépare à la vie active.

La Grèce aussi, qui depuis les années 1960 a réalisé de grands efforts pour moderniser son système d’instruction, s’est conformée au modèle européen. L’offre de formations supérieures en Suisse comporte deux options : les hautes écoles et la formation professionnelle supérieure. Pour en finir avec ce tour d’Europe des études supérieur, les systèmes d’enseignement supérieur des pays scandinaves se ressemblent et sont eux aussi comparables à ceux des autres pays d’Europe. 

Pékin ouvre la voie

Le modèle des CPGE a cependant récemment réussi à s’exporter hors des frontières européennes avec l’ouverture de l’École Centrale de Pékin qui forme en six ans des ingénieurs trilingues (chinois, français, anglais) de haut niveau. Crée en 2005 grâce à un partenariat franco-chinois, l’École Centrale de Pékin, affiliée au groupe des Écoles Centrales française – Lille, Lyon, Marseille, Nantes, Paris – est la première « Grande école » d’ingénierie francophone en Chine. Les étudiants effectuent, après un an d’initiation linguistique, deux ans de prépa – intégrés – avant d’affronter les trois  années restantes. Actuellement fréquentée par 672 étudiants, les premiers diplômés en sont sortis en 2012.

Ce dispositif de coopération international, où se rejoignent les intérêts des gouvernements et entreprises français et étrangers, ne va-t-il pas ouvrir la voie à d’autres expérimentations de ce style ? Après Pékin, Centrale Paris exporte son modèle en Inde où, en septembre 2014, un campus a été inauguré en partenariat avec le groupe indien Mahindra. Un autre partenariat verra le jour à Casablanca, au Maroc. Et d’autres pays, comme le Brésil, sont candidats pour de nouvelles ouvertures.

« Les carrières d’ingénieurs qui évoluent exclusivement en France n’ont plus raison d’être. Nos diplômés ont une vocation globale. Cela implique que nos étudiants puissent s’immerger dans un contexte social hétérogène. L’ouverture à l’international est aujourd’hui une nécessité. L’école doit s’adapter à cette réalité », affirme Hervé Biausser, directeur de Centrale Paris.

Sommes-nous en train d’assister aux balbutiements d’une formation globalisée – « à la française » - des élites de la planète ? La France, exportatrice de ce modèle, ne peut que l’espérer.

Note

[1] L’intervention de Bruno Belhoste, historien spécialiste des sciences à l’Université Paris I, Panthéon-Sorbonne, au Colloque de l’UPS (mai 2003), offre un panorama précis et complet de l’histoire des classes prépas, consultable ici.