Société

Cinéma russe : Génération P, McDonald's & Coca-Cola

Article publié le 5 mars 2012
Article publié le 5 mars 2012
Vingt ans après la chute du mur, la Russie reste pour la majorité des Européens de l'Ouest le « mystère enveloppé dans une énigme » comme disait Churchill : un Narnia, vivant un hiver sans fin, sans Aslan en vue. Le nouveau film tiré du roman de Victor Pelevine, Génération P, offre un tour d'horizon de la Russie post-soviétique.

Le film Génération P de 1999, inspiré du roman culte, a fait saliver les critiques et les cinéphiles ces dernières années. Le réalisateur russo-américain Viktor Ginzburg a commencé à travailler sur une adaptation cinématographique en 2006 et elle est enfin arrivée sur les écrans des téléspectateurs russes en 2011. Génération P est une fable bien de son temps, ancrée dans un lieu, la Russie. Ne manquez pas les références à la culture pop, vous vous retrouverez perdu quelque part entre les oligarques et les champignons magiques.

En plus, le jeu préféré de l’auteur Pelevine est de défaire la construction de la réalité. Génial si vous êtes un étudiant en philosophie avec un grand sens de l'humour (une fois que vous saisissez l'humour tordu Génération P, vous ne pourrez plus vous arrêter de rire). Moins génial, si vous espériez un film art-house tranquille (dans ce cas choisissez plutôt l'Arche russe, un film de 2001). Frayez-vous un chemin entre un Che Guevara psychédélique et des montres Rolex, et découvrez un peu plus la Russie contemporaine à travers ce film.

Années 1990 en Russie : les années folles de l'hélium

Toute personne voulant comprendre la popularité du président tout juste (ré)élu Vladimir Poutine devrait se pencher sur la Russie des années 1990. Rédigé à la fin de cette décennie, le roman de Pelevine présente une folle décennie de complots, d’escroqueries et d’abus de substances en tout genre. Imaginez les années folles accompagnées d’hélium et de téléphones portables aussi gros que des briques, et vous vous rapprocherez de l’ambiance du film. Aussi scandaleux que soit Génération P , le film se rapproche beaucoup de la vérité. Des emplois ont disparu, tout comme les subventions de l'État, comme le découvre l’un des protagonistes du film, BabylonTetarsky (Vladimir Epifancev). Le gouvernement de Boris Eltsine peut les avoir voté, mais il est clair que d’autres ont tiré les ficelles : la vision Génération P où les politiciens simulés par des acteurs et des ordinateurs l’illustre très bien. Certains ont gagné beaucoup d’argent rapidement, d’autres en ont perdu beaucoup, tout aussi vite. Ce qui conduisit beaucoup de Russes à penser que la démocratie équivalait au chaos. La « démocratie dirigée » de Poutine avec ses trois ans garantie sur la stabilité était l'inévitable contre-réaction.

« Nous avions l’Âme russe. Maintenant, nous avons McDonalds et Coca-Cola. »

Babylon commence le roman comme un poète rêveur, inspiré par Pasternak (auteur du célèbre Docteur Jivago) des nuages en forme de sardine. Avec l'effondrement de l'Union soviétique, il abandonne la poésie, estimant qu'il a perdu sa valeur. Désormais, il se met à utiliser son don linguistique comme concepteur-rédacteur, faisant la publicité de tous ces produits occidentaux qui ont inondé la Russie dans les années 1990. Dans la période soviétique, les artistes et l'intelligentsia ont souvent été considérés comme une sorte d’autorité alternative, offrant une critique morale de la société. Ce serait mentir de prétendre que ce rôle social des écrivains a entièrement disparu avec le changement de système – l’exemple de Pelevine lui-même prouve que ce n'est pas vrai. Cependant, la disparition des subventions publiques et des résidences pour artistes, en même temps que la pluralisation et la commercialisation de la société, changea fondamentalement la position de l'artiste russe. Le roman de Pelevine se lit difficilement, la langue dans la joue, mais il respire une amertume qui régnait pendant les années Eltsine: « Nous avions l’Âme russe. Maintenant, nous avons McDonalds et Coca-Cola. »

Pour les critiques, le roman de Pelevine était infilmable : les hallucinations et les monologues intérieurs trop nombreux. La sortie plus que réussie du film en avril 2011 les a agréablement surpris. En dehors de la Russie, ces mêmes critiques diront qu’il y trop de blagues « locales » pour le public occidental. Si le film est projeté dans une salle près de chez vous, attachez votre ceinture et allez profiter de la balade. Si ce n'est pas le cas, essayez le livre – dire que vous l’avez lu ne vous fera paraître que plus intelligent.

Photos : (cc) Profil de Generation P sur l'IMDB et page Facebook officielle/ flickr/ Vidéo: (cc) tempaccount90291/YouTube