Société

Chelas, banlieue de Lisbonne, ça fait peur... mais encore ?

Article publié le 6 avril 2011
Article publié le 6 avril 2011
« Tu as déjà été à Chelas? J'ai vécu à Lisbonne pendant huit ans et je ne m'y suis jamais risqué », me raconte Melinda, une étudiante de 23 ans qui a quitté le Cap Vert avec sa famille pour venir s'installer au Portugal. Melinda n'est pas la seule à avoir une mauvaise image de ce quartier.
Un journaliste polonais s'est donc rendu dans ce quartier mal famé en 2008 pour voir ce qui se cachait derrière la crainte générale. Nous republions son article dans le cadre d'un dossier sur les « banlieues en Europe ».

Cap Vert, Guinée-Bissau, São Tomé et Principe, Zanzibar, Angola, Mozambique... Le Portugal, comme d'autres Etats, a fait de nombreuses erreurs par le passé, il a ravagé les ressources de nombreux pays africains et a maintenant une dette morale à payer. Parce qu'ils parlent portugais et que la politique d'immigration nationale leur est favorable, de nombreux africains originaires d'anciennes colonies portugaises s'installent au pays de Luis de Camões, a la recherche d'une vie meilleure.

« Il n'y a pas de racisme ici »

Les Africains lusophones sont généralement bien accueillie par la société portugaise. Selon Mais, une femme d'une quarantaine d'année que nous rencontrons avec sa fille Camille, assise en face de sa mère Adelaide « Il n'y a pas de racisme ici, notamment entre les jeunes enfants ». Les trois femmes, représentes de trois générations, sont installées dans le petit stand de fruits et légumes d'Adelaide. Leur famille a quitté la Cap Vert pour le Portugal depuis trois décennies. A Chelas, elles flirtent avec la pauvreté. Leur revenu se constitue des quelques sous provenant des ventes de leurs produits aux autres habitants de la banlieue de Lisbonne. Mais elles ne se plaignent pas : « Au moins Camille peut étudier à l'école avec les autres enfants et nous nous sentons en sécurité ici », nous explique Mais, en français.

Scène de vie à Chelas

Quand on sort de la station de métro de Chelas, la première impression est qu'il s'agit d'un quartier ordinaire : des rues normales, des immeubles portugais standards, des gens souriants et le trafic habituel sur la chaussée. « Ce n'est pas sûr ici, surtout après 19 heures. Il ne faut chercher les ennuis sinon vous risquez de les trouver, prévient Jorge Barbosa, un officier du poste de police situé à côté de l'entrée de la station de métro. Vous pouvez facilement perdre votre appareil photo, c'est mieux de le laissé caché. N'allez pas là-bas », nous crie t-il alors que nous nous apprêtons à nous diriger vers le Sud. « Ce n'est pas un bon endroit pour traîner », nous confirme le chauffeur du bus avant de disparaitre bruyamment dans des odeurs de fumée de moteur, nous laissant dans le vrai cœur de la partie africaine de la ville. Maintenant les immeubles semblent un peu différents : ils sont gris, surplombants, délabrés. Les habitants nous regardent comme si nous flânions. Ceux que nous rencontrons qui parlent français ou anglais ne sont pas intéressé pour répondre à nos questions. « Je suis venu ici de Guinée avec ma famille voici vingt ans, nous raconte Nelson, un homme de 64 ans rencontré devant l'épicerie du coin qui parle français. « Je ne pense jamais à ce dont ressemblent nos vies. Nous vivons simplement au jour le jour, en essayant d'éviter les ennuis et d'élever nos petits-enfants pour qu'ils deviennent de bonnes personnes ». Dans cet endroit somnolent, presque mort, un seul bâtiment attire notre attention avec ses couleurs violette, jaune, rose, verte et bleue qui contrastent avec le reste du quartier. Un étroit couloir mène à l'intérieur. Le calme du quartier ayant contribué à diminuer notre instinct du risque, nous quittons la rue pour découvrir l'autre côté du mur.

 Dealers et commissariat dans la même rue

Là, nous avons l'impression d'entrer dans un autre monde. La cour est vide mais on se sent oppressés. Du hip-hop assourdissant provient d'une des fenêtres. Clic! La première photo que nous prenons déclenche le chaos. Immédiatement, plus d'une douzaine de jeunes noirs apparaissent des différents côtés de la cour, dissimulant leur visage derrière des tee-shirts, ils courent dans notre direction en criant en portugais, ils nous encerclent et commencent à nous bousculer tout en essayant de prendre nos appareils photos. Ils pensent que nous sommes des policiers en civils. Nous voyons de la colère sauvage dans leur yeux. Quand ils réalisent que nous ne sommes étrangers, quelques-uns commencent à parler en anglais. En nous battant pour garder nos appareils photos dans nos mains, nous les persuadons que nous nous trouvons là dans l'unique but de visiter Chelas et d'en rencontrer les habitants. Ils seront finalement convaincus en voyant l'ensemble des photos contenues par la carte mémoire.

Alors que nous quittons l'immeuble, notre curiosité nous pousse à prendre une initiative. Par un check, nous concluons une sorte d'arrangement et nous commençons à les questionner sur leur vie, leurs origines et leurs problèmes. Nous montrant respectueux, nous réussissons à entamer une discussion : « Vous prenez une photo de deux types qui dealent des vrais drogues », nous dit Dave, un jeune britannique venu à Chelas pour visiter de la famille. « C'est ici qu'ils vendent leur came à tout le quartier ». Bien que le poste de police soit juste en face de l'immeuble, Dave explique qu'ils ne verront jamais les policiers ici . « Ils ne viennent pas par ici, ils ont peur de nous ». Il y a quelques jeunes garçons blancs dans ce groupe majoritairement composé de noirs. « Nous sommes des frères et des sœurs, la couleur de peau n'importe pas, disent-ils. Nous vivons dans la même rue, nous allons dans les mêmes écoles et nous connaissons les mêmes problèmes, alors pourquoi nous haïrions nous? » ajoute Dave.

Tout autour des enfants parlent et jouent sans crainte. Melissa, Neuza et Ugu ont 14 ans, Chelas est leur maison. Ils ne se soucient pas de l'origine de leurs parents ou de leur couleur de peau. « Si vous venez d'ici, rien ne doit vous effrayer, explique Melissa. Vous devez seulement accepter et respecter les autres ». Le dernier mot revient au nom de la rue dans laquelle se trouve cette épicerie, cette école, ce jardin d'enfants, ce poste de police, ces dealers et ce stand de fruit et légume : l'Avenida João Paulo II, en français l'Avenue Jean Paul II.

Cet article a d'abord été publié sur le blog Europeinmotion

Toutes les photos : ©An-Sofie Kesteleyn