Société

Charlie Hebdo : les Français vont trop loin

Article publié le 20 janvier 2015
Article publié le 20 janvier 2015

Alors que la lumière se fait sur le drame de Charlie Hebdo, la question suivante vaut la peine d’être posée : peut-on tout accepter au nom de la liberté de la presse ?

Ce n’est qu’un jeu jusqu’à ce que, en retour, quelqu’un commence à tirer. Littéralement.

Je me suis précipitée dans ma cave pour récupérer mes notes de criminologie datant de mes cours de droit lorsque j’étudiais en France. Mes questions étaient claires : que considère-t-on comme un crime, qui est considéré comme un criminel et quel rôle joue la société qui est à l’origine de ce crime ? Il existe différentes écoles de pensée concernant l’homme criminel et la théorie de l’environnement social. Mais il ne fait aucun doute que les deux sont liés, en particulier lorsque deux cultures étrangères se rencontrent. Bien sûr, les Français et les musulmans se sont rencontrés dans l’histoire moderne, mais ce sont les Français qui faisaient les règles.

Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit : je ne justifie pas l’attaque. Tuer ne sera JAMAIS une réponse. Du moins, c’est ainsi que l’on pense en Europe « occidentale ». De l’autre côté de la mer Adriatique, en Bosnie-Herzégovine, à une distance toute relative de chez moi, à Athènes, donner une mauvaise réponse à une question sur la nationalité pouvait équivaloir à prendre une balle dans la tête, il y a de cela quelques années.

Le choc des civilisations ? Peut-être que R. R. Palmer avait vu juste : « finirent les guerres des rois et commencèrent les guerres des peuples ». De manière similaire, Samuel Huntington, professeur à Harvard, a écrit dans son célèbre article publié dans la revue Foreign Affairs, que « les grandes divisions au sein de l’humanité et la source principale de conflit sont culturelles. Le conflit entre les civilisations sera l’ultime phase de l’évolution des conflits dans l’histoire moderne. Les peuples issus de différentes civilisations voient de manière différente les relations entre Dieu et l’homme, l’individu et le groupe, le mari et la femme, la liberté et l’autorité… Ces différences sont le fruit des siècles »

Angela Merkel en Hitler

Je suis Européenne. J’ai étudié en France et j’y ai vécu quand j’avais 20 et quelques printemps. Le fait est que je n’ai jamais compris pourquoi les Français excluaient la religion de la sphère publique. Certes, je comprends que l’héritage sanglant laissé par le massacre de la Saint-Barthélemy (pendant ce temps, en Grèce, des prêtres et moines organisaient occasionnellement des révoltes contre l’occupant turc) a façonné la France et, par là même, conduit au rejet de la religion et à la sécularisation extrême. 

Toutefois, lorsqu’une société moderne, parmi d’autres, interdit tout symbole religieux dans les lieux publics, tout en sachant que son territoire abrite des gens de cultures différentes et pour lesquels la religion occupe une place primordiale, l’on peut s’interroger sur la notion de liberté. La liberté pour qui ? Ainsi, il n’est pas interdit de ridiculiser publiquement ce que d’autres considèrent comme sacré. Je ne vois pas ce qu’il y a d’amusant à se moquer de concepts et personnages sacrés pour certains ou à jouer avec leurs tabous. 

Il n’est pas nécessaire de chercher trop loin pour trouver un exemple. Voilà quelques années, au sein mmeme de cafébabel, un blogueur grec a publié une photo d’Angela Merkel arborant la fameuse moustache en brosse à dents. Immédiatement, les Allemands ont crié au scandale ! Les Grecs, qui aiment se moquer de temps à autre de leurs dirigeants politiques, sont restés perplexes. Pour les Allemands, cela n’avait rien de drôle : on jouait évidemment avec une corde sensible de leur société. 

Le poids et la mesure de la liberté de la presse et de la liberté d’expression sont-ils liés à notre propre histoire occidentale en matière de xénophobie et de racisme ? Si c’est effectivement le cas, peut-être que ces critères ne s’appliquent pas à d’autres civilisations pour la simple raison qu’elles ont une histoire et des préoccupations différentes. Par exemple, le monde musulman vivait, ces dernières décennies, dans une certaine paix pour ce qui est de la coexistence relativement pacifique entre différentes races – et c’est tout à son honneur. Pour sa part, la civilisation occidentale y est parvenue après bien des carnages.

Malcolm X, afro-américain, prêcheur musulman et militant des droits de l’homme assassiné en 1965, a déclaré lors de son voyage à la Mecque dans les années 1960 : « l’indifférence à la couleur de la société religieuse dans le monde musulman et l’indifférence à la couleur de la société humaine dans le monde musulman ont largement influencé et modifié mon mode de pensée…  Ils étaient de toutes les races, il y avait des blonds aux yeux bleus et des noirs africains. Mais nous nous soumettions tous aux mêmes rituels, dans un esprit d’unité et de fraternité que mes expériences, aux États-Unis, m’avaient amené à croire impossible entre un Blanc et un Noir ».

Les tireurs de Charlie Hebdo étaient des extrémistes, mais peut-être que beaucoup d’autres personnes sont d’avis que ces dessins sont blasphématoires et insultants. Notons d’ailleurs que pour bon nombre de musulmans, toute représentation du prophète constitue un affront.

Le cas danois : précurseur de Charlie Hebdo ?

Au Danemark, la première caricature de Mahomet date de 2005. Selon l’auteur danois Rune Engelbreth Larsen, le premier fait marquant qui a fait suite à la publication de cette caricature est une lettre reçue par le Premier ministre danois de l’époque Anders Fogh Rasmussen et rédigée par 11 ambassadeurs de pays musulmans demandant la tenue d’une réunion au sujet des caricatures de Mahomet. 

La lettre des ambassadeurs contenait quatre points clés. 1) Une critique « du comportement très discriminatoire à l’encontre des musulmans du Danemark » et de la « diffamation de l’islam comme religion ». 2) Un avertissement sur les dangers d’une possible escalade de la crise. 3) Un appel lancé au Premier ministre pour « censurer les responsables » dans les limites permises par la loi, le blasphème étant illégal au Danemark. 4) Une demande pour organiser une réunion en présence du Premier ministre. À cette lettre, le Premier ministre danois a répondu « qu’un Premier ministre ne peut intervenir ni contrôler la presse et que les principes à la base de la démocratie danoise sont tellement évidents qu’il n’y aucune raison d’organiser une réunion pour en discuter ». 

Selon l’auteur danois, bien que les ambassadeurs n’aient jamais demandé la tenue d’une réunion pour discuter des principes de la démocratie danoise, Anders Fogh Rasmussen a néanmoins affirmé que les intentions des ambassadeurs étaient en conflit avec cette même démocratie danoise. 

Fügen Ok, l’ambassadeur turc au Danemark, avait pour sa part déclaré : « Nous ne sommes pas idiots, nous savons que le Premier ministre n’a aucune autorité pour intervenir. Notre intention était de l’encourager à améliorer la situation dans le pays. Ce qui s’est produit est très sérieux et très provocateur. Le but n’était pas de faire disparaître des journaux, mais de présenter notre point de vue sur ce problème et d’essayer de promouvoir le dialogue. » 

Pour Rune Engelbreth Larsen, le Premier ministre danois a choisi de donner une leçon aux 11 ambassadeurs comme s’il s’agissait d’enfants qui ne comprenaient pas la définition de la démocratie. Il a donc préféré faire ce choix plutôt que de discuter du problème présenté par les ambassadeurs et de s’exprimer sur la simple demande qu’ils lui ont adressé, à savoir prendre une position morale sur la question des caricatures. 

La situation au Danemark est intéressante pour comprendre comment le problème s’est aggravé en 2015. La liberté et la tolérance ne signifient-elles pas accepter la différence et les limites des autres ? Jouer la carte de la liberté de la presse n’est que partiellement valable ici. Les médias qui n’ont pas publié les caricatures sont-ils censurés ? Les « criminels » et les « juges » appartiennent-ils à la même société ? Qui est qui dans ces caricatures ? Au cœur de la division Ouest/Est, l’Europe peut jouer un rôle crucial. Mais, en refusant le dialogue, les deux camps font le jeu de troubles futurs.