Société

Cap à l'est (2/2) : être jeune et kurde dans l’est de la Turquie 

Article publié le 5 janvier 2016
Article publié le 5 janvier 2016

Confrontés à la violence quotidienne et se raccrochant à leur identité, les jeunes kurdes de l’est de la Turquie espèrent à défaut de prospérer. Pour le deuxième épisode de notre série « Cap à l'Est », rencontre et portrait de cette jeunesse difficilement saisissable.

Dans une petite ville de l’est de la Turquie qui échappe encore aux tirs des militaires et aux ripostes des milices, ils sont six jeunes à vivre en colocation. Certains sont à l’université, étudient l’économie, l’anthropologie ou l’histoire de l’art. D’autres ont déjà quitté ce cocon scolaire protecteur depuis quelques temps. Ils viennent pour la plupart de la région, de différentes petites villes ou villages. Certains sont nés à l’autre bout du pays. Il y a la rêveur-blagueur, le geek-hypersensible, l’ours-bien léché, le doux-caïd et son fidèle acolyte, l’éternel souriant. Puis il y a leurs amis qui passent à longueur de journées et de soirées, s’asseoir sur le tapis de la cuisine, pour se rencontrer, discuter en buvant un thé et fumant le narguilé, rajoutant d’autant plus à la mosaïque des personnalités. Un point commun pourtant : ils revendiquent tous leur kurdicité. C’est à dire qu’ils sont Turcs sur le papier, mais Kurdes dans le cœur. On les appellera D., O., C., L. ou N. pour préserver leur sécurité dans un pays en proie à l’extrême violence entre les forces du pouvoir et les populations kurdes de Turquie.

« Nos cerveaux sont endommagés par la violence »

Depuis quelques mois, la situation est redevenue de l’ordre de l’horreur dans la région. D nous accueille, un peu tourmenté : « Mon oncle est mort la semaine dernière. Il y avait un couvre-feu dans sa ville, mais il a voulu sortir pour apporter de l’eau aux voisins. Il s’est fait tiré dessus ». Suite à la reprise du combat entre le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan, ndlr) et les forces militaires turques, de nombreuses villes s’arrêtent de vivre, les habitants sont confinés chez eux et risquent leur vie.

La peur et la violence sont constructives de l’esprit des jeunes kurdes et ce depuis de nombreuses années. Tous connaissent de près ou de loin des personnes qui ont laissé leur vie dans ce conflit et des personnes qui ont pris les armes, dans les montagnes avec le PKK ou dans les villes avec le YDG-H (milice fondée par des jeunes sympathisants du PKK, nda). Le frère de l’un d’entre eux est parti combattre dans les montagnes depuis quinze ans. Les nouvelles sont rares, il ne parle pas de l’endroit précis où il combat pour des raisons de sécurité et il n’est jamais redescendu voir ses proches.

D’autres seront amenés à faire leur service militaire, obligatoire en Turquie, et peut-être à tirer sur leurs frères. Pourraient-il le faire ? Un jeune garçon, casquette vissée sur la tête, passionné de photographie et qui sera réquisitionné dans quelques semaines répond qu’en tous cas « il ne voit pas de problème à mourir en martyr sous les balles kurdes », que « tout est question d’honneur ».

Une identité kurde constructive et construite

Un tel dévouement trouve sa source dans leur identité kurde, revendiquée et exhibée. Ce sont eux qui nous demandent à plusieurs reprises si nous connaissons l’histoire kurde, la musique kurde, Abdullah Öcalan (leader emprisonné du PKK, ndlr) et de leur poser toutes nos questions. Le dernier soir des quatre jours que nous passons en leur compagnie, l’un d’entre eux lance : « Do you know PKK ? ». On commence à connaître, en effet.

La bande-son de leur vie est partiellement française. À coups de Mireille Matthieu, de Zaz, d’Édith Piaf ou d’Indila, nous comprenons qu’il y a peut-être quelque chose de politique derrière cet engouement. O. nous évoque l’existence d’un institut kurde à Paris, le fait aussi que plusieurs réfugiés politiques aient été accueillis en France. Sur un modèle un peu manichéen, ils déterminent leurs amis et leurs ennemis. Notre nationalité n’est peut-être pas étrangère à l’accueil si chaleureux qui nous est réservé. S. nous confie d’ailleurs qu’il n’accepte jamais chez lui de Turcs (non-kurdes) qu’il ne connaît pas.

Comment intégrer cette identité kurde au point qu’elle devienne le moteur principal d’une vie ? En réaction évidente à la violence qui les atteint, qui atteint leurs proches, de la part d’un État intransigeant et meurtrier. Mais au moins un autre facteur peut être déterminant dans la construction de cette identité : la propagande. Hyperconnectés, ces jeunes gars passent une grande partie de leur temps libre sur leurs ordinateurs et smartphones, sur Facebook ou YouTube à lire des articles ou regarder des vidéos. Certains ont le regard hypnotisé par la propagande du PKK : des combattants suivant un entraînement de fer, enterrant un de leur camarade, se battant en Syrie ou tirant sur la police à Diyarbakır (ville du sud-est de la Turquie, ndlr). À noter d’ailleurs que ces vidéos trouvent un public large, cumulant des dizaines voire des centaines de milliers de vues. L’hymne kurde résonne à longueur de journée entre les murs de l’appartement, pendant que C. exhibe sa tenue traditionnelle kurde et que L. ne peut se résoudre à ôter de ses épaules le drapeau du PKK.

Comme ailleurs, difficile de faire la part des choses dans cette information de masse, les actualités relayées, transformées, utilisées, les théories foireuses et la manipulation. N. assure : « Dans le Coran, il est dit qu’une troisième guerre mondiale se déclenchera en Syrie ! ». Personne ne vérifie, un autre sujet s’enchaîne, on vente la politique de Poutine, on condamne les États-Unis et Obama.

De la drogue, des femmes et deux langues

Une identité et des idées fortes qui ne sont pas à l’abris de paradoxes : entre l’idéal politique du PKK, les aspirations personnelles et la religion, il est parfois difficile de ne pas se perdre. L’exemple de la drogue est le plus interpellant. Alors que le YDG-H combat fermement l’usage de la drogue et appelle au meurtre des dealers (difficile de savoir si c’est pour des raisons religieuses ou sanitaires), au moins la moitié des jeunes hommes kurdes que nous avons rencontrés ne se sont pas gênés pour fumer de la weed dans des bangs artisanaux devant nous, notamment deux des combattants de cette milice. « Oui nous pensons que la drogue est une mauvaise chose mais quand nous revenons du combat, que notre esprit a enduré des choses très difficiles, c’est comme une nécessité pour ne pas devenir fou », se justifie C. Prennent-ils alors aussi de la drogue pour combattre ? Apparemment non, leur seule drogue serait « l’honneur ».

Le rapport au rôle des femmes est tout aussi ambigu. Nous n’avons rencontré qu’une jeune femme le temps de ces quelques jours, future épouse de l’un de leurs amis. Ils admirent et félicitent l’engagement des femmes dans les groupes armés kurdes, au sein du PKK en Turquie comme au sein des Peshmergas en Irak. Pourtant, les femmes gardent une place très restreinte dans la société kurde. À propos du mariage, O. confie : « À la fin de mes études, je demanderai à ma mère de me trouver une femme au village. Je ne veux pas trouver une fille de l’université, elle risquerait d’aller voir d’autres garçons. (…) Une fois qu’elle est mariée, une femme doit pouvoir voir d’autres femmes, mais devrait rester à la maison sans rencontrer d’autres hommes qui ne sont pas de sa famille, sinon elle risquerait de partir ».

S'engager ou s'échapper

Ils ont à peine plus de 20 ans, sont en phase de transition et devront bientôt choisir de quoi sera faite leur vie. Ces choix sont évidemment déterminés par la situation conflictuelle et la violence de leur quotidien. Il y a ceux qui sont déjà engagés dans le combat comme C. et son cousin, membre à part entière du YDG-H. Ils prennent les armes à Diyarbakır ou Batman et ne pensent pas à autre chose que défendre les populations kurdes contre l’État turc. Il y a aussi ce jeune kurde de Mardin qui pense rejoindre son frère dans les montagnes à la fin de ses études et qui, en attendant, se drogue aux vidéos de propagande du PKK.

Cependant, ce n’est surement pas représentatif de la majorité d’entre eux. Même si beaucoup y ont pensé, attendre semble plus raisonnable, à l’exemple d’O. : « J’ai parlé à ma mère de partir combattre auprès du PKK. Elle m’a dit que je devais continuer mes études pour servir le futur Kurdistan avec mes compétences en histoire de l’art ou en informatique ».

Enfin, une troisième option : s’échapper. Temporairement déjà, à travers les programmes Erasmus qui permettront à O. et N. de partir en Allemagne ou en Pologne le semestre prochain. Quand cela est possible : D. avait réussi un examen et devait partir l’année dernière en stage avec Erasmus, il n’a finalement pas pu partir car son université ne lui a pas versé les fonds à temps. Parfois, il aimerait partir définitivement : « Quand je lis dans les nouvelles que des personnes meurent, dont des enfants, l’école ne fait plus sens pour moi et je m’y sens mal. Je veux partir d’ici, dans un endroit où il n’y a pas de violence, où je ne pourrais pas être manipulé, ni par l’État, ni par le PKK. Mais c’est très difficile, ma famille vit ici, je ne peux pas les laisser seuls ». Il tentera de nouveau l’examen cette année, pour suivre le chemin de ses colocataires, le temps d’une trêve et de peut-être « réparer » ce « cerveau endommagé par la violence », cette « mémoire qui ne fonctionne plus ».

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(Cet article connaît ses biais et ne vise évidemment pas à essentialiser une jeunesse kurde aussi diverse qu’ailleurs, seulement à en dresser un portrait aussi incomplet soit-il, à partir de discussions avec une quinzaine de kurdes, très majoritairement de sexe masculin par ailleurs...)